societé/sociologie

La déradicalisation en France: faiblesses et dysfonctionnements.

Par soucis de concision pour le lecteur, le thème abordé dans cet article donnera lieu à 2 billets : le premier sur l’étude d’une problématique fonctionnelle de la notion de “déradicalisation” en France / un second à propos d’une problématique plus spécifiquement éthique et propre aux sciences humaines et sociales à savoir : est-ce le rôle d’un sociologue de participer à l’élaboration d’un contre-discours visant à lutter contre l’activisme violent ?

 

  1. CONTEXTE

La notion de déradicalisation est relativement récente dans les usages, y compris dans les sciences humaines et sociales. Son usage prend justement une certaine ampleur avec l’idée que les activistes violents qui sont partis rejoindre les zones de guerre (Syrie, Irak…) il y a quelques années, pourraient désormais retourner dans les pays d’origine qui sont les leurs. Cette perspective se voit renforcée par la perte du support territorial de Daesh en Irak et en Syrie.

 

  1. LA DÉRADICALISATION : UN FONCTIONNEMENT PLURIEL

2.1 Selon les pays

D’abord, la “déradicalisation” n’est pas un concept proprement monolithique. Même si la notion est assez récente, elle est abordée différemment dans le monde. Elle est pilotée par des méthodes et des principes différents dans certains pays arabes (Arabie Saoudite par exemple), dans certains pays asiatiques (Indonésie, Philippines …) et au sein des pays occidentaux. Son principe de fonctionnement n’est universel et unique. J’invite le lecteur à se rapprocher des travaux de Matthieu Guidère pour des explications plus approfondies et techniques (Cf. Cahiers de la Sécurité et de la Justice, revue de l’INHESJ n°30 p 71-83). Je ne souhaite pas rebondir sur ces éléments mais plutôt sur une mécanique d’ordre plus macro et donc générale.

 

2.2 Selon les disciplines.

La déradicalisation est d’abord un processus psychologique notamment quand elle reste cantonnée à l’individu. Elle peut devenir un processus lié à la psychologie sociale lorsqu’elle s’attaque à un groupe (prison), voire sociologique lorsqu’elle est pensée dans un cadre plus large et plus grand. Les professionnels et décideurs doivent déjà saisir cet aspect “disciplinaire”. Ce qui est valable en psychologie (disons à l’échelle du fonctionnement d’un individu) n’est pas forcément valable en sociologie et les mécanismes cognitifs ne sont pas les mêmes non plus. Le fonctionnement psychologique et/ou cognitif d’un homme ou d’une femme peut et/ou peuvent se trouver complètement modifié(s) au sein d’un mouvement collectif ou d’une foule par exemple.

 

  1. LE FONCTIONNEMENT SCHÉMATIQUE DE LA DÉRADICALISATION

Ensuite, la “déradicalisation” fonctionne sur un principe cognitif assez simple : l’échange. Schématiquement, lorsque le processus est impulsé par une structure (centre, institution, programme …) il s’agit « de faire échanger » un modèle de fonctionnement violent pour un autre socialement acceptable. L’échange ne peut se faire qu’à travers la notion de « récompense » ou d’intérêt. Dit d’une autre manière, pour que cet échange puisse se faire et être valable dans la durée, l’acteur doit être motivé et/ou convaincu de l’intérêt de l’abandon de son comportement répréhensible. De là, plusieurs configurations peuvent apparaître : l’individu volontaire pour suivre un tel programme ; l’individu « contraint » par une force coercitive (il faut davantage comprendre : « dÉradicalisation dans une structure coercitive comme la prison) ; ou encore l’individu contraint par une force coercitive légère (sans recours à la prison directement mais qui impose le suivi d’un programme de deradicalisation).

 

  1. ASPECT FONCTIONNEL

4.1 La déradicalisation selon quel(s) référentiel(s)

4.1.1 L’exemple de l’Arabie Saoudite

Dans certains pays musulmans comme l’Arabie Saoudite, la déradicalisation se fonde sur un référentiel le théologique, c’est à dire que le principe de base vise à réenseigner les “vrais” principes de l’islam aux acteurs violents ou “déviants”. Cet accompagnement s’effectue parfois dans des centres luxueux avec, en prime, des aides diverses (pour le mariage par exemple) afin d’une part de « renforcer » l’intériorisation de la conduite nouvelle par la récompense, mais aussi d’aider à la réinsertion sociale voire professionnelle. Le bénéfice envisagé est là : réapprendre à vivre selon les vrais préceptes de l’islam, dans une structure motivante, avec des aides à la réinsertion pour une vie dans les rails de l’acceptabilité sociale et religieuse. La perspective est aussi bien matérielle que spirituelle. Ce mode de déradicalisation, même s’il est critiquable est fonctionnel.

 

4.1.2 L’exemple de la France : l’absence de référentiel, l’absence de contrepartie

En revanche, et c’est là un des points importants de cet article, si l’on prend une perspective plus européenne (j’uniformise volontairement par soucis de simplification, le protocole est lui-même pluriel en Europe), le processus devient plus problématique. D’abord, le radicalisme (idéologie des pratiques extrêmes, excessives ou radicales) n’a pas de borne normative clairement identifiée.  C’est-à-dire que nous ne sommes pas capables d’expliquer vis-à-vis de quelle(s) référence(s) telle ou telle pratique peut être extrême ou radicale. Inversement et conséquemment, nous ne savons pas selon quel(s) référentiel(s) « deradicaliser ». Le faire à coup de « république » ou de « morale républicaine » ne veut strictement rien dire.

Ensuite, la “récompense” que nous évoquions plus haut est trop fragile voire inexistante. Dans les sociétés sécularisées (diminution voire absence d’influence religieuse), la promesse de l’au-delà n’est plus. La morale n’est plus vraiment religieuse. Paradis (récompense) et enfer (punition) ne peuvent plus être invoqués comme lorsqu’on « deradicalise » avec le théologique comme référentiel de base. Le modèle social actuel dominant réside dans le concept de consommation (ce qui implique l’idée en filigrane du bonheur par la consommation). Nos sociétés sont certes basées sur le travail, mais il ne s’agit schématiquement pas de travailler pour travailler. Il s’agit de travailler pour consommer avec, là encore en filigrane, non l’idée de consommer pour consommer ou pour survivre mais de consommer pour être heureux et s’épanouir. De ce fait, la seule récompense proposée réside souvent dans l’idée de la réinsertion sociale par la réinsertion professionnelle. Sauf que le problème est là : non seulement nombre d’individus tombés dans l’activisme violent ne se retrouvent justement plus dans ce modèle et ont tenté de le fuir, mais en plus la « récompense » ou la contrepartie proposée est improbable. Vouloir les y ramener est très hasardeux et méthodiquement curieux. Même si pour des raisons de méthodes je n’approuve pas entièrement les analyses qualitatives, nombre d’entres elles qui donnent la parole à certains acteurs violents au cours de recherches et de travaux, mettent en lumière des éléments parfois profonds de réflexion intellectuelle à propos des sociétés desquelles ils sont issus et du mode de vie en société (capitalisme dérégulé, injustices, isolement, individualisme croissant…).

 

4.1.3 La promesse de la récompense par l’incertitude, la férocité et la précarité du monde professionnel.

D’un point de vue sociologique, la récompense par la réhabilitation sociale et donc par la réinsertion professionnelle est improductive. Robert Castel à travers son ouvrage « Les métamorphoses de la question sociale : une chronique du salariat » mais surtout à travers son ouvrage « L’insécurité sociale : qu’est-ce qu’être protégé ? » », montre une société de plus en plus individualiste et dont les systèmes de protections étatiques liés au travail déclinent et se fragilisent. Les plus résistants à ces mutations sont les plus formés et ceux possédant les capitaux économiques les plus solides. À l’heure ou le travail se délocalise, il faut être capable de travailler aujourd’hui à Paris, demain à Montpellier puis Mulhouse et l’année d’après à Brest voire à Budapest sur des postes qui nécessitent parfois une très grande flexibilité que n’aura pas ou moins celui qui à été formé à un CAP chaudronnerie ou tourneur-fraiseur. Métiers par ailleurs en voie de disparition et pour lesquels l’éducation nationale continue d’en promouvoir les formations notamment dans des zones dites « difficiles » (on ne propose pas de « CAP chaussures » à la sortie des établissements scolaires fréquentés par les plus aisés). Dit autrement, c’est à ceux dont les capitaux économiques, culturels et sociaux sont les plus fragiles ou les moins valorisés à qui l’on propose des formations complètement en dehors des réalités actuelles (Cf les travaux de Laurent Alexandre). Or, ce sont des zones dans lesquelles l’activisme violent lié à un contexte islamique est conséquent. En outre, ce sont des zones qui sont déjà désertées par le monde professionnel et dont les taux de chômage sont parfois très significatifs. Promettre une misère que l’on a déjà connu pour inviter à abandonner son comportement violent risque d’être franchement improductif.

La raréfaction du travail mais aussi la précarisation qu’il implique de plus en plus (travailler toute sa vie dans la même entreprise est de moins en moins probable, augmentation du CDD dans les PME, remise en question progressive du CDI) ne peut constituer, dans le cadre d’un processus de “déradicalisation” une “récompense”. C’est surtout de l’incertitude qui s’ouvre à l’individu et un monde professionnel particulièrement féroce, compétitif et dont les règles du jeu ne sont pas toujours très égalitaires ou respectables (discriminations géographiques, sociales, raciales, religieuses, économiques…). La valeur sociale d’un individu se mesure aujourd’hui presque à son statut professionnel ainsi que nous le verrons quelques lignes plus loin. Gare à celui qui n’a pas d’activité professionnelle d’ailleurs… Il devient un assisté qu’il faut davantage encadrer, contrôler… L’individu est de plus en plus responsabilisé face à ses échecs et renvoyé vers lui-même dans une société de plus en plus anonyme. C’est d’ailleurs pour cela que les motivations isolationnistes de certains groupes religieux voire de groupes enclins à la violence cherchent presque toujours à « lowgrader » les modes de vie qui sont les leurs à travers des structures plus solidaires, moins anonymes et donc restreintes.

C’est pourquoi, pour en revenir à la déradicalisation, celle-ci ne peut en l’état actuel des choses, fonctionner durablement. On propose à l’individu précisément ce qu’il trouvait comme creux ou d’anomique. Le « détricotage » des solidarités professionnelles (CE, syndicats…), des structures historiques de reception des doléances des moins aisés (disparition du parti communiste…cf : Kosrokhavar « Radicalisation »), et des sécurités sociales assurées autrefois par le travail et qui pouvaient generer un effet de solidarité sécurisant et protecteur, peut venir accentuer cette sensation d’isolement et de solitude face au risque (de l’incertitude du lendemain, du chômage, de la misère sociale, relationnelle, economique…).

Plus généralement, renvoyer l’individu en quête de sens (certaines études montrent des profils d’activistes violents dont la quête de sens par rapport au soi, à la vie et l’existence, ont été des éléments clés et déterminants vers l’engagement armé ) vers un environnement agressif, peu rassurant, incertain voire amoral, dans une vie sociale anonyme et dont la valeur cardinale semble se centrer autour de l’argent, mérite qu’on repense très en profondeur et très sérieusement le concept de déradicalisation.  On pourrait trouver ces propos derniers sur l’argent caricaturaux voire excessifs mais de nombreuses expériences en psychologie sociale ont démontrés la « puissance du statut ».  Ces expériences montrent globalement des attitudes de soumission, de suivisme, d’atténuation, de tolérance voire aidantes lorsqu’une personne identifiée comme de « haut statut » (apparence vestimentaire très soignée, voiture luxueuse…) entre en jeu et sollicite activement ou passivement des acteurs. Les résultats sont moins favorables en cas d’apparence neutre et foncièrement défavorables en cas d’apparence négligée :

« Reliées entre elles, ces recherches semblent montrer que, dans de nombreuses circonstances, un haut statut a soit la propriété d’inhiber le comportement, soit la capacité d’entrainer une appréciation inexacte de la réalité (…). »

(GUÉGUEN Nicolas, Psychologie de la manipulation et de la soumission, Dunod, Paris, coll. « Psycho Sup, 2002, p 79.)

 

CONCLUSION

L’économie de la question qui vise à questionner les bornes de référence de la radicalité montre ici ces effets. Puisque nous ne nous questionnons pas sur elles, nous ne savons pas comment « deradicaliser » et avec quel instrument ni avec quelle mesure le faire. Déradicaliser en remplaçant le comportement violent avec quel « substitut » ? Quelle perspective d’espoir ou positive suggérer lorsque ce que nous proposons en « échange » du comportement violent n’est qu’incertitude et retour à l’invisibilité sociale ?

Quand bien même nous adopterions l’exemple de certains pays arabes, à savoir déradicaliser par la religion, c’est-à-dire démontrer grâce à l’intervention d’imams ou de théologiens que le chemin emprunté n’est pas le bon, la crédibilité de ces intervenants risquerait d’être mise à mal par les acteurs violents (« imams vendus », aux ordres de l’État…).

Qui plus est, le traitement et la gestion politique et médiatique de l’islam et/ou des questions islamiques (laïcité, loi sur l’interdiction de la dissimulation du visage, débat sur « l’identité nationale », sur le halal, sur le voile ici et là, polygamie, repas à la cantine, longueur acceptable des jupes des musulmanes en milieu scolaire, des barbes pour les hommes…) sur ces 20 dernières années risquent de peser sur cette possibilité, tout comme le refus par de nombreux acteurs politiques de considérer la question des discriminations vis-à-vis des adeptes de la religion musulmane comme une problématique réelle. Ce sont autant d’éléments pouvant peser négativement, en plus de ceux fonctionnels que nous venons de voir, sur l’élaboration d’une stratégie opérante et durable pour tenter de faire abandonner aux acteurs violents les comportements qui sont les leurs.

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