societé/sociologie

Le “contre-discours” : anatomie d’un échec annoncé.

Le gouvernement travaillait ces dernières semaines sur l’élaboration d’un contre-discours notamment en lien avec l’école

https://www.lemonde.fr/societe/article/2018/07/12/radicalisation-l-ecole-avance-a-tatons-sur-le-terrain-du-contre-discours_5330169_3224.html#xtor=AL-32280270

Cet article propose de revenir sur la notion même de « contre-discours » et tentera de démontrer pourquoi cette notion semble, en l’état actuel des choses, compromise voire inopérante y compris, et même surtout, à l’école.

Dans une première partie nous démontrerons et rappellerons l’importance d’utiliser une terminologie aux définitions claires et unanimes. Dans le même temps, nous soulignerons la nécessité absolue de prendre en compte la notion de radicalité.

Enfin, au sein d’une seconde partie, nous aborderons le contre-discours et ses failles structurelles à partir d’une perspective sociologique.

LE CONTRE-DISCOURS EST INCAPABLE DE DÉFINIR LA RADICALITÉ

Des termes inadaptés et imprécis

D’abord, il faut rappeler encore et toujours que la notion de « radicalisme » est vague et très imprécise. Tant que cet aspect flottant et nébuleux ne sera pas traité, il sera très dur d’élaborer quoi que ce soit. Ainsi que je l’expliquais lors de mon passage pour le concours de ma thèse en 180 secondes, la terminologie habituellement utilisée pour traiter la question renvoie avant tout vers des impressions et non vers du sens.


Sans travail de clarification de la notion, l’idée de contre-discours restera inopérante

Cela dit, on tente quand même de définir, certes très maladroitement, le radicalisme lié à un contexte islamique de deux manières :

  • idéologie du “retour à la racine
  • idéologie qui véhicule des idées ou des pratiques extrêmes

Le radicalisme comme “retour à la racine”

Le radicalisme comme idéologie du retour à la racine  pose problème dans le sens ou si le radicalisme c’est retourner aux racines de l’islam, alors on suppose des racines et des fondements islamiques foncièrement violents ou tout simplement perçus négativement étant donné que dans les usages, le « radicalisme » n’est utilisé que pour renvoyer vers quelque chose de péjoratif. Cela pose donc un problème d’objectivité.

Qui plus est, il faut de solides connaissances en théologie ou en islamologie pour savoir ce qui relève ou non des fondamentaux de l’islam. Le terme « litteralisme » traduit de manière plus adéquat la situation : les adeptes de cette voie ne reviennent pas aux fondamentaux mais ils neutralisent l’interprétation et le contexte. C’est différent. Parler de fondamentalisme ou de radicalisme est incorrect et trompeur car les termes laissent penser que les acteurs en question se réfèrent réellement à des enseignements islamiques originels. On en vient à penser ensuite que les musulmans doivent abroger certains passages du Coran et nous focalisons ainsi toujours un peu plus sur une violence perçue comme naturelle, interne et propre à l’islam.

Le radicalisme comme idéologie véhiculant des idées extrêmes

D’un autre côté, le radicalisme comme idéologie prônant des idées extrêmes pose un problème de taille : extrême par rapport à quoi ? Dit dans un langage plus sociologique : quelles sont les bornes normatives de la radicalité ?

En effet, une chose ne peut être extrême par rapport à rien mais toujours par rapport à un socle de référence ou un seuil d’acceptabilité, en deçà ou delà duquel nous passons dans l’extrême. Si je dis que “c’est trop loin”, cela signifie que c’est trop loin par rapport à quelque chose : par rapport au temps que j’ai devant moi, ou par rapport à mes capacités physiques etc. De la même manière, évoquer les températures extrêmes du désert sous-entend extrêmes par rapport aux températures de la biosphère  ou par rapport aux températures supportables par l’homme. En effet, si l’on compare maintenant les 60 degrés du désert avec la température à la surface du soleil, ceux-ci paraissent désormais dérisoires et le caractère extrême perd tout son sens car la référence a changée.  « Extrême » sous-entend toujours un repère normatif ! Parler de radicalisme devrait aussi nécessairement supposer des bornes normatives identifiables, or ce n’est aujourd’hui pas le cas.

Insister sur la précision et clarification terminologique est très important car globalement, les sujets se rapportant de près ou de loin à l’islam viennent se charger presque aussitôt d’émotions. Émotions qui charrient avec elles nombre de stéréotypes, imaginaires, antagonismes, admirations/détestation, fantasmes… Aujourd’hui, 35 ans d’information médiatique sur l’environnement islamique n’a apporté rien d’autre qu’une solidification et un renforcement de ces stéréotypes allant vers toujours plus d’antagonisme. Il faut neutraliser l’imaginaire collectif entretenu par une terminologie inadaptée, inadéquate et dépassée pour favoriser aussi bien l’écoute neutre que la connaissance. Le savoir passe aussi bien par la précision que par le soucis d’exactitude.

Il faudra donc distinguer l’ activistme violent et ceux tentés par cette voie avec le “radicalisme” que nous préférons appeler “rigorisme religieux, lequel ne tombe pas, dans une grande partie des cas, sous le coup de la loi.

La radicalité : une donnée négligée et errante

Nous sommes incapables de définir un contre-discours opérant parce que nous ne sommes pas capable de définir la radicalité que nous croyons universelle et naturelle. De ce fait, nous pensons le radicalisme selon une même logique universaliste. Or, en réalité dans les faits, le radicalisme est une donnée floue, déterminant généralement une forme obscure de déviance ( ce qui est « normal » de ce qui ne l’est pas) définie soit par les médias, soit par les décideurs politiques. On se souviendra par exemple lors des attentats de Charlie Hebdo, qu ‘une journaliste sur un plateau télé invitait à “reperer et traiter” ceux qui “n’étaient pas Charlie”, selon l’expression, y compris dans les écoles.

Pour autant, on pouvait tres bien condamner fermement les actes en question sans pour autant “être Charlie“. Il fallait absolument ” être Charlie” sans critique ni reserve.

Pour autant, dans les faits, ne pas être Charlie n’est pas illégal. Aussi avons nous ici une illustration d’une deviance impulsée par le médiatique et qui s’inscrit durablement dans l’opinion mais qui impacte aussi le politique et finalement la “question radicale”.

La référence à la sphère juridique semble être une base de départ exploitable pour tenter de « borner » ce que l’on appelle grossièrement le « radicalisme » même si elle n’est pas parfaite. Le droit est non seulement une source « objective » (je ne parle pas de son application) mais aussi une source consultable et identifiable . Ce n’est pas aussi vrai pour la morale ou la culture, deux éléments extrêmement imprécis et subjectifs, souvent évoqués pour se différencier de l’autre (migrants, enfants d’immigrés…) ou d’un élément perçu comme exogène (islam).

PLAN NATIONAL DE PRÉVENTION DE LA RADICALISATION 2018 : LE SOUHAIT D’UN CONTRE-DISCOURS

Ce rapport a été présenté le 23 fevrier 2018 par le Premier ministre pour tenter de prévenir la radicalisation

https://www.gouvernement.fr/sites/default/files/contenu/piece-jointe/2018/02/2018-02-23-cipdr-radicalisation.pdf

On y note le souhait de voir émerger un contre discours. Néanmoins, le plan en question voit son efficacité limitée du fait justement de ce flottement aussi bien terminologique que conceptuel. À titre d’exemple, après lecture, nous ne sommes pas plus informés sur ce que la radicalisation. Elle reste un élément obscur, d’appréciation à « vue de nez » selon les impressions personnelles des acteurs « légitimes » ou légitimés par les décideurs politiques.

La mesure 17 évoque l’idée d’un « contre-discours républicain sur plusieurs registres (…) auprès de publics divers, notamment les jeunes et les femmes » (on se demandera au passage ce que l’on fait des hommes adultes…). Pourquoi cette idée de contre-discours semble, en l’état, toujours aussi peu applicable ?

Discours (violent) et contre-discours

Un contre-discours sans plan de navigation

En sus des points précédemment évoqués, la notion de contre-discours en France demeure bancale et fragile parce que le contre-discours ne sait pas à quoi s’opposer et comment le faire. Il tente de s’opposer de front à la force du Discours (violent) alors que les forces engagées ne sont pas les égales. En effet, d’une part le contre-discours est en position de suiveur, c’est-à-dire qu’il réagit avec retard, mais en plus, il cherche à utiliser la méthode de l’autre (argument vs contre-argument). On risque de tomber dans une dynamique quelque peu enfantine du « c’est celui qui le dit qui l’est ». La posture est passive et ne fait que réagir aux propos de l’autre. Le contre-discours n’impulse aucune dynamique et ne peut dès lors pas reprendre la main.

Un discours qui propose, un contre-discours qui ne propose rien.

Qui plus est, alors que le discours propose des « avantages » ou des “bénéfices” (félicité éternelle après la mort qui n’est pas considérée comme une fin mais comme un commencement, récompenses divines dans l’au-delà, paradis, intercession le jour du jugement dernier pour ses proches, augmentation du capital « hasanat » c’est-à-dire « bonnes actions » qui favorisent l’entrée au paradis…) et mobilise aussi bien un espoir en un futur glorieux et des contres-parties, le contre-discours, lui, ne propose rien à travers ses références à de vagues  slogans flous totalement abstraits (vivre ensemble, morale républicaine, discours républicain …) et quelque peu dépassés voire contre-productifs.

On propose un modèle de vie rejeté par les acteurs violents et ceux tentés par cette voie pour les tenter de les dissuader.

Ensuite, il faut comprendre que le basculement dans l’activisme violent et dans le rigorisme religieux suggère l’adoption d’un paradigme totalement différent en rupture avec celui d’origine. Dit autrement, on va rejeter un mode de vie axé autour d’une idéologie dominante (ici le bonheur par la consommation et donc par le travail) pour en adopter un autre qui fait davantage sens pour l’acteur (l’islam ou ce qui est supposé être islamique). Vouloir proposer un retour à un modèle qui est violemment rejeté par les acteurs en question est aussi aberrant qu’improbable. Sans compter que le modèle proposé est, d’une part fort peu rassurant (chômage de masse, concurrence forte sur le marché du travail, inégalités profondes, individualisme, responsabilisation croissante des individus, ) mais en plus, il ne promet aucune garantie de succès comme le ferait une religion au moins dans l’au-dela : faire des études ne garantit pas un travail, pas plus que travailler protégera du besoin ou ouvrira les portes d’une vie équilibrée et enrichissante. Bien au contraire, s’ouvrent des portes qui donnent vers un monde structuré entièrement autour de l’emploi et de l’argent, ou règne une féroce concurrence sur un marché du travail aussi saturé qu’en pleine évolution au sein du quel, ceux du bas de l’échelle se trouvent être les primo-pénalisés (cf Robert Castel “l’insécurité sociale, qu’est ce qu’être protégé“). Marché du travail fondé sur un capitalisme désormais dérégulé, amoral voire immoral dont la remise en question ou la critique n’est ni l’apanage exclusif des « fous d’Allah » ni des anarchistes. Tout cela, plongé dans une soupe dont l’individualisme poussé à son paroxysme est l’ingrédient principal. L’individu est désormais responsabilisé de tout y compris de ses échecs sociaux, professionnels voire personnels. Ce renvoi vers davantage de soi ne peut être que scarifiant alors que l’homme a toujours été un animal éminemment groupal et non social (au sens sociologique du terme ). Il n’y a plus de soupape de  décompression ou de sécurité : l’individu ne peut même plus se retourner vers « les siens » ou tenter de se développer auprès d’eux (surtout si musulman, arabe ou d’origine arabe), autrement risque de tomber l’infâme disqualification communautariste (qui n’a aucun sens en sociologie d’ailleurs) … Au passage, subtilité de la langue et différence de perception et de traitement : communatrisme pour les uns, « réseaux » pour les autres…

La société moderne a réduit l’homme à son employabilité. Un président disait il y a peu : « Il y a ceux qui réussissent et ceux qui ne sont rien »

http://www.lefigaro.fr/politique/le-scan/2017/07/02/25001-20170702ARTFIG00098-emmanuel-macron-evoque-les-gens-qui-ne-sont-rien-et-suscite-les-critiques.php

Ceux qui “réussissent” ne sont pas ici les vertueux, les philanthropes ou que sais-je. Il s’agit de ceux qui réussissent notamment d’un point de vue économique. Malheur aux pauvres et aux assistés, aux improductifs et aux inemployables… Dans le même temps, on se trouve face à des individus (activistes violents ou tentés par la voie de la violence) moins en quête de biens matériels pour certains que de sens. Certes, la voie utilisée, celle de la violence est injustifiable mais nous ne sommes là que pour comprendre une logique, une mécanique qui amène à des choix aussi morbides que destructeurs. Aussi, proposer de revenir dans « les clous » en offrant un système ou l’individu est réduit à un agent anonymisé de production et de consommation dans un « jeu » ou c’est « chacun pour soi » au sein d’ un univers peu rassurant, vide de sens (vivre pour travailler et consommer) ou chacun est en concurrence permanente avec l’autre est complètement en dehors du bon sens. Ne voir que la violence de l’autre sans prendre en compte celle du système dans lequel nous évoluons c’est être aussi partiel que partial et manquer d’objectivité. Pour mieux saisir les mécanismes en jeu, nous devons absolument cesser de vouloir expliquer les problèmes en partant de l’altérité comme unique piste explicative. Nous devons nous positionner dans une macro analyse ouverte et pluridisciplinaire et ne surtout pas s’aligner sur une temporalité et des objectifs médiatiques (très court terme / sensationnalisme/ profit) ou politiques (court-moyen terme / communication-rééléction).

Désir d’exister et d’être reconnu

Vivre en société, c’est vivre dans la perspective de l’anonymat. Vivre en communauté, c’est connaître et reconnaître l’autre. Comment ça ?

La sociologie se fonde sur la différence entre deux éléments : la communauté VS la société (le lecteur est invité à abonner la notion de communautarisme. Cela ne veut rien dire, ni sociologiquement ni juridiquement).

En quelques mots. La révolution industrielle (invention de la machine et de la production à grande échelle) et la révolution française (décapitation de Louis XVI pourtant considéré comme représentant de dieu sur terre qui n’a produit, au lendemain de sa décapitation, aucune punition divine, entraînant de facto un désintérêt pour le religieux) ont changé la face de l’Europe sur bien des aspects (on pourrait ajouter également la découverte et la synthèse des principes actifs en pharmacologie qui ont permis un meilleur contrôle de la maladie, de la vie et donc de la mort, affaiblissant un peu plus la puissance et l’idée de dieu ou de fatalité) .Ces deux événements ont généré une vie passant d’un mode communautaire (groupal) à un mode de vie social (société). Des hordes de gens quittèrent les campagnes pour les villes nouvelles afin de gagner salaire. Cet exode massif pour les raisons exposées a entraîné non seulement des regroupements humains importants, mais aussi des changements profonds sur bien des points ainsi que nous le disions : démographie, économie, sociologie, santé…

En communauté…

En communauté, l’individu existe dans des groupes plus ou moins restreints (une caravane de touareg dans un désert par exemple). Il ne vit pas pour lui mais pour le collectif et celui-ci le protège (le touareg ne cherche pas à exister indépendamment des autres mais tente de contribuer au fonctionnement du groupe et de la caravane). Il en résulte, en contre partie, un fort pouvoir coercitif et de contrôle par le groupe sur le groupe. L’individu n’y evolue pas de manière anonyme : il est connu et reconnu par les différents membres, et les systèmes de solidarités entre les individus sont forts. L’existence et la survie du groupe dépasse celle des individus qui le composent d’ou les liens très forts de solidarité. Le fonctionnement de l’armée est très ressemblant.

En société…

Dans le mode social, l’individu évolue… en société. Le nombre d’individus est très important. La personne est noyée dans la masse et devient anonyme. Elle est surtout un numéro dans un système bureaucratisé et impersonnel. La personne n’existe pas pour le collectif mais avant tout pour elle-même. Il s’agit de soi pour soi. Lorsque l’on réussit professionnellement par exemple, les voisins n’en profitent pas et ne sont pas impactés par cette réussite.Les solidarités en société sont très faibles ou artificielles, comprenez: organisées.

Tout cela pour dire quoi ?

La particularité des activistes violents ou des rigoristes religieux réside dans le fait que ces derniers rétrogradent leur système de relation en passant d’un modèle social à communautaire. On réduit son cercle social autour d’un noyaux forcément plus restreint. Les solidarités sont plus fortes, on ressent la puissance du collectif, l’individu n’est plus anonyme, l’impression de vivre pour quelque chose (la cause, le groupe) fait et donne du sens, on mange ensemble, on prie ensemble, on médite ensemble, on structure sa foi ensemble. Le sens de l’aide et du partage est très développé. On retrouve, encore une fois, ce mode d’être et de solidarité groupale et donc communautaire au sein de l’armée. Armée dont les discours en interne opposent eux-mêmes la vie militaire, forte, avec ses valeurs et son honneur, à la vie « civile » dont l’individualisme, les inégalités et parfois le laxisme sont critiqués.

La choix de la vie en collectivité est ainsi une réaction de l’individu voire du groupe face à un systeme social qui renvoie sans cesse vers plus de solitude et d’incertitude. Aussi, proposer un contre-discours qui vise à « vendre » un modèle social abandonné et critiqué en profondeur par les acteurs est incohérent. Retourner dans une vie anonyme voire, par certains aspects, déshumanisée et déshumanisante est une proposition non seulement grotesque mais aussi sans intérêt pour ceux qui ont pu rejeter avec violence ce modèle. C’est être à contre -courant des réalités et des connaissances du terrain.

A L’ECOLE ?

Le contre-discours à l’école est une question délicate. L’ecole n’est plus un facteur « d’intégration », mais surtout elle ne semble plus perçue comme telle dans bien des quartiers. Par « intégration », il faut entendre « intégration à ce qui est au fondement de nos sociétés » à savoir : le marché de l’emploi.

Le mythe de l’école comme vecteur de progression sur l’échelle sociale est en décomposition. Aujourd’hui il y a désormais le célèbre : « désolé, vous êtes surdiplômé » et les discriminations à l’embauche à compétences égales entre un français et un Français d’origine maghrébine par exemple ne sont plus à prouver : s’appeler Mamadou ou Abel Kader ne facilite ni l’accès à l’emploi ni au logement.

L’ecole est surtout le lieu de reproduction du système (cf P. Bourdieu / O. Aktouf).

Elle est l’institution qui véhicule le savoir dominant par le groupe dominant. Elle est même un acteur actif producteur d’inégalités. Dans les écoles huppées de la capitale, à la sortie de la 3eme, on ne propose pas de formation en chaudronnerie ou en réparation de pneus pour machines agricoles mais on dirige vers des voies générales dans des lycées qui propulseront vers des études supérieures de qualités. Inversement, à la sortie des collèges en banlieues ou dans certains territoires, on propose automatiquement des voies vers des apprentissages, des formations manuelles en alternances. Dit de manière plus socio-économique : le besoin d’ouvriers ou d’employés peu qualifiés se comble, par le système, de cette manière. On répondra qu’il faut bien des agents pour accomplir ces tâches, pas dégradantes par ailleurs, mais on est en droit de se demander ou est l’égalité si l’accès à la réussite sociale, économique et professionnelle est deja tracée en fonction de la zone géographique ou se trouve l’établissement scolaire et de sa fréquentation. Ceux qui s’en sortent ne doivent pas servir d’exemple pour illustrer la possibilité de la réussite. Ils sont des « survivants ».  Pour revenir à nos propos, soyons clairs : ce n’est pas en étant agent d’entretien que la réussite sociale tendra les bras. La voie de l’apprentissage est bien valorisée par la sphère dominante certes mais… pas pour elle ou pour ses enfants…

Que l’État, perçu comme schématiquement responsable de ce « découpage » socio-economique, organise des contre-discours dans des lieux incarnant aussi bien son autorité que sa représentation comme l’école risque de poser problème. C’est de cette manière que j’interprète les résultats d’Olivier Galland (“La tentation radicale“) à propos de son enquête sur la radicalité des jeunes à l’école. Ce dernier expliquait les inclinaisons des élèves « musulmans » dans les établissements scolaires difficiles pour les « idées radicales » du fait de leur sympathie ou adhésion à l’islam. Or j’explique plutôt les réponses subversives, entre autres, par l’attitude de défi dans un lieu symbole d’autorité et d’incarnation de l’État ou du pouvoir qui n’a cessé depuis 20 ans de s’opposer à l’islam, jusqu’à l’absurde parfois, à travers la laïcité. Aussi, tenir un discours officiel de contre-radicalisation, peu importe la qualité des arguments, dans un endroit normatif par excellence, producteur d’inégalité profonde et incarnant les injustices perçues, réelles ou imaginaires, de l’État ou de la société semble plus que douteux. Il y a peu de probabilité de voir les individus les plus sensibles aux discours violents ou ambigus fondre devant un contre discours en milieu scolaire.

CONCLUSION

Il faut avant tout comprendre contre quoi on souhaite lutter et avec quel(s) outil(s). Pour cela il faut commencer par bien définir. Lutter contre l’activisme violent et les discours violents est une chose, lutter contre le “radicalisme” en est une autre plus hasardeuse car ce concept est sans contour. Le “radicalisme” ne s’oppose pas nécessairement au Droit. Aussi, lutter contre ce que la loi permet doit nous amener à nous poser des questions sur le fond, la forme et la méthode.

Pour lutter contre les discours violents, il faut que les décideurs prennent conscience que c’est moins l’islam qui est au centre du mécanisme, qu’une certaine forme de contestation et de critique sociale. C’est davantage cela qu’il convient d’exposer plutôt que de céder à la tentation de l’explication facile qui ferait de l’islam l’épicentre de la violence. La variable islam est une donnée à prendre en compte, c’est vrai, mais non de la manière dont nous le faisons actuellement. Non en opposant charia et droits de l’homme, non en opposant “nous” et “eux” (musulman), non en opposant “vivre-ensemble ” et djihad mais plutôt en comprenant des subtilités plus profondes que nous refusons pour l’instant à la religion musulmane parce que nous préférons considérer l’islam comme un “bouillon d’inculture” selon l’expression de Bruno Etienne. Mais plutôt en étudiant la différence entre la notion de temporalité l’islam et  celles de nos sociétés modernes par exemple (qui donnera lieu à un prochain billet)

Les décideurs mais aussi les chercheurs doivent également prendre conscience que le contre-discours ne s’appuie aujourd’hui sur rien et ne propose aucune contre-partie concrete ou viable capable d’entrer en concurrence avec le discours (violent). Lutter à coup de “république” à tout va ou de “morale républicaine” ne convaincra pas grand monde.

Enfin, l’origine étatique du contre-discours risque d’etre un frein à son efficacité potentielle. Des années de communication politique et médiatique à propos de la laïcité que nous avons défini grâce à une perpétuelle et systématique opposition à l’islam et cela jusqu’au ridicule (taille des jupes par exemple) ne peuvent s’effacer aussi facilement.

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