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Réflexions sur le journalisme de masse: visions, perceptions et réalités du monde.

On se demande souvent où va le monde. Nous le voyons avancer à une vitesse qui nous dépasse et nous courons tous pour le rattraper sans même savoir en réalité où nous, nous allons et où cela nous entraînera.
Dans nos sociétés mondialisées où la tendance est à l’uniformisation, cette impression semble amplifiée. Paradoxalement, l’individualisation croissante et l’autonomisation voire la responsabilisation grandissante à laquelle l’homme est soumis à un niveau plus micro, poussent à la sur-représentation du moi et de l’ego, donc à l’expression des individualités multiples, au moment même ou on construit une uniformisation à plus grande échelle (mondialisation). La situation est au passage, quelque peu paradoxale et schizophrénique.

Notre monde désormais calqué non sur l’homme mais sur l’idée de consommation, a réduit l’individu à un gouffre sans fond, constamment insatisfait par ce qui lui fait défaut.
Les impératifs de cette vie insatisfaisante et vouée à l’incomplétude nous poussent à ne nous concentrer presque qu’exclusivement sur nos besoins, nos envies, nos désirs sans cesse dopés, excités. Plus encore, il doivent être satisfaits de plus en plus vite.
Pour cela nous travaillons, motivés par le désir de consommer, par la peur de ne plus consommer, par la peur du manque, de la relégation et de la déchéance. Malheur, honte à celui qui ne consomme plus !
Alors nous travaillons à un rythme effréné. Ce rythme nous déconnecte chaque jour un peu plus du monde. Nous n’avons plus guère le temps de prendre en compte notre environnement. Seul importe le soi et le microcosme égotique. Les hommes se transforment et se réduisent à l’état de simples congénères, déshumanisés et autonomisés, chacun évoluant dans sa bulle en développant un regard toujours un peu plus myope et égocentrique
sur le monde. Les solidarités et les interactions se transforment. Des sociologues évoquent l’idée de “crise du lien social” (S. PAUGAM).

Mais, étrangement, dans le même temps, au fur et a mesure que nous restreignons nos échanges les plus primaires et nos considérations, nous ressentons le besoin de nous informer sur une échelle de plus en plus grande. On ne connaît pas notre voisin de palier mais on souhaite savoir ce qu’il se passe en Afghanistan. Le vieil homme du 8ème croisé souvent dans l’ascenseur à été retrouvé chez lui, mort depuis 1 semaine dans l’indifférence générale alors que l’émotion est à son maximum pour le décès d’une personne que l’on à jamais vu à 1000km d’ici.
Moins nous prenons en compte notre environnement proche, plus on veut savoir ce qu’il se passe en dehors de lui. Ce qu’il s’est passé à Paris, Rome ou Vladivostok génère en nous des attitudes, des émotions et des comportements artificiels vis à vis de situations que nous ne rencontrons alors pas à notre échelle, dans le réel et ou au quotidien. C’est par exemple dans les zones périurbaines où rurales, là ou il y à peu voir pas de personnes d’origine étrangère, que le vote frontiste se fait le plus fort. Là où les gens ne sont pas confrontés dans leur quotidien aux situations relatées dans les médias vis à vis de cette population.

Par quel biais se fait cet intérêt pour ce qui nous est abstrait et lointain? Rarement par la connaissance ou encore par la recherche qu’elle soit intellectuelle, théorique ou de terrain. Elle se fait avant tout grâce à un médium avec lequel nous ne pouvons justement pas entrer en interaction: les médias.

Se questionner sur le fonctionnement médiatique

Il convient de s’interroger sur le fonctionnement médiatique tel que l’a fait BOURDIEU. La question de l’objectivité est par exemple primordiale.
Les médias de masse présentent des limites de temps et d’espace. Un journal télévisé ou radiophonique ne dépasse pas un temps qui lui est consacré, la presse écrite est réduite à un nombre limité de pages. C’est limites ne peuvent exprimer un monde multiple, complexe et évoluant sans cesse. Les médias ne peuvent prétendre à l’expression du monde réel tel qu’il est. Il y a autant de réalité du monde qu’il n’y a en vérité d’intériorités, d’individus avec leur manière d’être, de faire, de sentir…

Il faut alors sélectionner ce qui va être montré ou dit. Des lors qu’il y a sélection, il y a choix, donc subjectivité(s).
Il convient ensuite de s’interroger sur la manière dont est sélectionnée ce qui doit être porté à la connaissance du récepteur.
3 éléments importants méritent d’être soulignés:

  • Le fondement commercial et mercantile du journalisme de masse.

  • Un système de vision du monde et de communication pathologique.

  • Le journalisme créateur contemporain de l’imaginaire collectif.

Le fondement commercial et mercantile du journalisme de masse

Dans une société à trame capitaliste, la question première d’une analyse doit concerner l’aspect financier. La finalité d’une entreprise quelle qu’elle soit est de générer un profit permettant la rentabilité. Le journalisme de masse n’échappe pas à cette logique.
Pour générer un profit, il faut être vu par un maximum de personnes. Cette affluence, signe de bonne santé génère de la publicité. On se bouscule et on paie cher pour passer son spot sur telle chaîne à telle heure. Pour cultiver ce succès d’audience, donc ce succès commercial et cette rentabilité, il faut fidéliser le spectateur qui se trouve être le maillon principal de la chaîne. Aussi, à ce tire pouvons-nous penser que le journalisme de masse est avant tout un métier commercial.

Comment fidéliser? Nous l’avons vu au début, la trame individualiste, l’encouragement de l’égocentrisme à travers la satisfaction compulsive des besoins, pousse au travail comme activité de libération, de réalisation de soi et de salut mondain. Ce type de comportement génère une paupérisation des relations sociales au moins d’un point de vue qualitatif. Nous ne sommes plus attentif aux autres et à notre environnement. Aussi, le journalisme agit-il comme “traitement de substitution“: nous sommes indifférent à notre environnement proche mais ultra sensible sur ce qu’il se passe dans le monde. Il est d’ailleurs bien rare que ce qui est montré du monde soit apaisant et rassurant. Ce sont souvent des images ou des récits violents, dramatiques au contenu souvent simpliste épuré de toute complexité.
A travers cela, on sollicite nos capacités désormais atrophiées mais toujours existantes à nous émouvoir ou nous indigner souvent d’ailleurs de manière sélective. On tente de toucher la fibre émotionnelle voir morale et cela pour encourager l’individu à réagir, se faire une opinion et, à défaut d’exprimer sa bonté avec son environnement, étancher sa soif d’émotion virtuelle et prendre sa “
dose de social” via l’information médiatique . Cela, le sociologue P. BOURDIEU le résume très bien:

C’est là bien souvent, que les philosophes de télévision sont appelés à la rescousse, pour redonner sens à l’insignifiant (…) que l’on a artificiellement porté sur le devant de la scène et constitué en événement, port d’un fichu (voile) à l’école (…) ou tout autre “fait de société” bien fait pour susciter des indignations pathétiques. Et la même recherche du sensationnel, donc de la réussite commerciale, peut aussi conduire à sélectionner des faits (…) qui peuvent susciter un immense intérêt (…) voir des formes de mobilisation purement sentimentales et caritatives ou, tout aussi passionnelles mais agressives proche du lynchage symbolique avec (…) les incidents associés a des groupes stigmatisés.

De plus, une information chassant l’autre, nous ne pouvons même pas méditer sur ce qui nous est montré afin de réfléchir sur le pourquoi, le comment, les impacts, ou quoi que ce soit d’autre. Il faut consommer l’information. Il faut l’ingurgiter, vite. Toujours vite. Même les émotions arrachées, extirpées du spectateur ne connaissent pas le luxe de se développer et de s’étendre. Rapide mais souvent: là se trouve la logique informative.

Un système de communication et de vision du monde pathologique

BOURDIEU souligne dans son analyse des médias, ce qu’il nomme “la circulation circulaire“. De quoi s’agit-il?

Nous avons tous remarqué que les journaux, peu importe leurs formats disent, à peu de choses prés et dans un ordre qui peut sans grande importance différer, la même chose. Pourquoi? Parce les journalistes ne regardent pas le monde. Ils se regardent entre eux pour savoir ce que les concurrents vont publier et de là, s’aligner sur eux sans prendre de risques en publiant la même chose. C’est la revue de presse.
On aperçoit très vite la pathologie communicationnelle, fonctionnelle et relationnelle qui en découle.

Cet état à des répercussions inévitables sur le téléspectateur, l’auditeur ou le lecteur.  Le fait que les médias évoquent partout et en tout temps la même chose produit 2 effets notables:

  • Un effet de propagande

  • Un effet persuasif

D’un point de vue sociologique, le concept de propagande se détache de la fonction purement péjorative que le sens commun lui donne pour la renforcer d’un aspect plus technique et objectif.  Le sociologue X. LANDRIN la définit comme:

un ensemble variable dans le temps de techniques de diffusion idéologique, de savoirs et de stratégies de pouvoir mis en forme par des groupes aux prétentions monopolistes ou hégémoniques, et destinés à construire ou à maintenir des allégeances sociales.

Nous n’irons pas de notre coté “accuser” le journalisme de complotisme ou quoi que ce soit d’autre (cela dit, l’idée d’étudier les rapports de proximité entre médias et pouvoir, médias et finance et ou médias et lobby décrédibilisée par BOURDIEU est au contraire, légitime et instructive) mais partirons du principe que le phénomène de propagande médiatique est moins le résultat d’une volonté propre qu’un effet pervers (encore une fois au sens sociologique) à savoir, pour citer R. BOUDON:

On peut dire qu’il y a effet pervers lorsque deux individus ou plus en recherchant un objectif donné, engendrent un état de choses non recherchés et qui peut être indésirable du point de vue soit de chacun des deux, soit de l’un des deux.

La répétition d’un message uniformisé et généralisé sans possibilité de divergence informative sous peine de déviance équivaut à une technique et un effet de propagande qui, par définition, se veut au final persuasif.
A ce titre, dans son ouvrage
La société de consommation, Jean Baudrillard explique:

La vérité des médias de masse est donc celle-ci: ils ont pour fonction de neutraliser le caractère vécu, unique, événementiel du monde, pour substituer un univers multiple de média homogènes les uns aux autres en tant que tels, se signifiant l’un l’autre et renvoyant les uns aux autres. A la limite, ils deviennent le contenu réciproque les uns des autres et c’est là le message totalitaire d’une société de consommation.

Bel exemple de synthèse.

Le journalisme comme créateur contemporain de l’imaginaire collectif

A travers le choix subjectif des faits sociaux destinés à être montré, le flot ininterrompu d’ informations, la répétition du message et son uniformisation, nous sommes amenés à nous interroger sur les médias comme force créatrice d’un imaginaire collectif au moment même où les individus s’individualisent et où les regards quittent les horizons pour se fixer sur les nombrils; en d’autre terme, au moment où le collectif disparaît pour faire place à aux individualités. Pourtant, l’imaginaire collectif au sein d’un univers individualiste, est plus vigoureux et présent que jamais. Comment expliquer ce paradoxe?

Nous l’avons vu, les médias de masse diffusent principalement des contenus à portée émotionnelle. Les émotions dépassent  les spécificités personnelles qu’elles soient psychologiques, économiques, sociales, culturelles ou autres. Elles sont le point commun de toutes et tous et s’étalent sur une palette restreinte et universelle (peur, joie, dégoût, tristesse etc). A travers des contenus, violents (guerres, exactions…)  anxiogènes (menaces, crises…) ou rassembleurs (morale, politique, patriotisme…) nous sommes interpellés dans nos émotions primaires qui nous sont communes.

Autre point commun, le nombre de personnes vivant complètement coupées du monde extérieur à travers soit l’impossibilité, soit le souhait est très faible. Autrement dit, nous sommes tous consommateurs de médias et dans bien des cas, nous recevons tous les mêmes contenus du fait de la circulation circulaire ou de la pathologie journalistique évoquée plus haut.

Enfin sauf exception, notre référentiel symbolique (selon les échelles) est globalement commun et transcende les disparités. Il est dès lors très facile de s’adresser à tous et de toucher tout le monde en effaçant ces disparités individuelles. D’une certaine manière et de façon très schématique, nous pouvons dire que le point commun entre tous, c’est la consommation médiatique alors que se renforcent dans le même temps les imperméabilités de classes, individuelles, ethniques, interactionnelles etc.

Pour résumer, les médias réussissent la prouesse de rassembler les individus à travers:

  1. La diffusion de contenus faisant appel à un socle émotionnel commun.

  2. Une consommation médiatique commune et généralisée.

  3. Un référentiel symbolique partagé.

Dès lors, il est facile de proposer une vision du monde à une société qui ne le regarde plus et où les individus ne se parlent plus, ne se considèrent plus. L’imaginaire collectif ne se crée même plus à partir de récits glorieux ou inquiétants au coin d’une cheminée via les histoires et les mythes,  il se crée de manière uniformisée à partir du contenu médiatique.

Pour terminer, nous ne pouvons conclure sans évoquer rapidement la théâtralisation  de l’information.

L’information devient un spectacle, parfois même un véritable film avec mise en scène, répétition, montage, découpage, mixage etc. Tout est fait pour suggérer, inquiéter, tenir en haleine, subjuguer le récepteur. Nous avons tous déjà entendu les tons de voix théâtralisés des journalistes lors d’un reportage “d’investigation” sur les pratiques frauduleuses de commerçants véreux, de dealers de drogues dans les quartiers, ou encore lors d’une pseudo “infiltration” en camera cachée dans une moquée souterraine, accessible uniquement grâce à l’emprunt de tunnels lugubres et obscurs dans une banlieue innommée, avec musique de fond inquiétante et battements rapides rappelant ceux du rythme cardiaque…L’information doit aussi être un spectacle.

Synthèse

La vision journalistique des médias de masse n’est pas une vision réelle du monde, pas plus qu’elle n’est une vision partielle. Elle est surtout une vision partiale, subjective et utilitariste. Elle ne se contente pas uniquement de sélectionner les faits, elle les oriente, les travaille et les dénature. Plus important, les médias de masse atomisent le fait en lui donnant une existence propre et autonome, le détachant alors d’une totalité ou d’une réalité contextuelle.

Le système monopolistique de l’info tel que nous l’avons survolé ainsi que l’effet propagandiste qui en découle sont autant de dérives qui peuvent amener, au delà d’une confusion massive, à une anesthésie intellectuelle et réflexive.

2 Comments

  1. Bonjour,
    Je trouve cet article particulièrement intéressant, bien que tout le contenu ici le soit.
    Je pense qu’au début de l’article on pourrait résumer ceci par “chacun voit midi à sa porte” et que cela a toujours plus ou moins existé, car l’entraide suggérait l’entraide. Maintenant l’entraide suggère une notoriété, mais c’est un autre sujet.
    J’aime beaucoup ce qui suit avec une sorte de curiosité un peu étrange, toujours en savoir plus plus plus sur les autres, sans savoir pourquoi en fait. Ça commence avec les rumeurs des villages, ça termine avec les fuites des réunions mondiales.
    Et le mieux est le clou du spectacle, bien que j’y ajouterais un aspect personnel. Avez-vous remarqué à quel point les personnes qui regardent la télévision on le même point de vue sur les événements ? Je ne parle pas politique ou peu puisqu’on voit aussi bien la droite que la gauche. Mais sur les autres éléments. Parce qu’ils ont les mêmes arguments et parce qu’on leur a dicté comment enregistrer l’événement.
    Là où intervient mon point de vue personnel, est à propos de la censure. Il n’est pas rare de voir des informations en cacher d’autres pour éviter les réactions populaires. Exemple de Charlie qui a caché le prolongement du temps de travail avant la retraite. Ou même tout simplement la météo. Il est vrai qu’elle est capricieuse tout de même ! Parfois pendant les longs week-end, elle est mauvaise, alors on dit à la belle journaliste en mini-jupe d’annoncer qu’il fera quand même beau afin de conserver l’économie qui s’engendre. Vous verrez, à la télé, long week-end = beau temps. Plus récemment encore, vous vous rappelez de l’épisode de début de grippe aviaire avant Noël ? Noël ?! Aïe, chut, non, tout va bien … Plus de nouvelles. Et ça passe, il sont tous les yeux grands ouverts, le cerveau branché en direct à la télé et plus c’est gros, plus ça passe.
    Même les pubs nous manipulent … Bon je vais arrêter là puisque j’ai déjà trop écrit.
    J’aime beaucoup votre espace.

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