politique

La religion, une affaire strictement privée ?

La religion est souvent perçue au sein de l’imaginaire et de l’opinion comme une affaire privée. Perception collective probablement renforcée par la croyance en une laïcité comprise comme un outil politique de lutte et d’interdiction à l’égard du fait religieux dans « l’espace public ».

Cette perception première est source de confusion. D’une part elle ne précise pas ce qui doit être relégué ou confiné au privé (la croyance ou la pratique ?), et ensuite elle invite à penser la religion comme un acte strictement individuel et personnel ce qui est un non-sens sociologique. En effet, la religion fut avant tout un outil de régulation social. Dit autrement et de manière simplifiée, elle fut avant tout un moyen d’organiser la vie collective. Le principe est toujours vrai aujourd’hui.

Pour organiser la vie sociale, les « moyens de contrainte » (lois, normes, valeurs, morales…) doivent être explicites. Il faut donc que la religion et ses moyens de contrainte soient « en dehors » et non « en dedans », qu’ils soient visibles et non cachés, qu’ils soient connus et non ignorés, en d’autres termes : que la religion ne soit pas privée ou individuelle. Certes, de nos jours en France, les outils de contrôle et de régulation du social ont été majoritairement confiés à l’Etat mais cela n’empêche en rien la religion de continuer son rôle régulateur vis-à-vis de ses adeptes désormais et non plus vis-à-vis de la société dans son ensemble. La foi est certes une affaire privée ou intime dans le sens ou l’on ne peut contraindre l’autre à croire, mais la pratique ne peut être tournée vers le soi uniquement. L’essence du religieux est foncièrement sociale.

Prenons en guise d’illustration, la notion de charité chrétienne. Elle est éminemment tournée vers l’autre, vers les autres. Elle n’a aucun sens en dehors de cette direction. Tout comme la fréquentation de l’église qui vise une forme de communion et « d’agir ensemble ».

Même chose pour l’islam qui insiste lourdement sur l’intérêt de la prière en groupe (à la mosquée donc) ou sur le respect des droits du voisin et des obligations du fidèle vis-à-vis de lui. L’intérêt est communautaire (au sens sociologique) et vise l’instauration d’une solidarité forte entre les membres qui composent le collectif. Là encore, l’orientation du religieux est fondamentalement sociale.

Idem enfin pour les Dix Commandements, et / ou les Dix Paroles. Il serait illusoire de penser qu’il ne s’agit que là que de recommandations strictement personnelles visant simplement le salut de l’âme. Ils jouent également un rôle visant une homogénéité des pratiques sociales (ne pas tuer, ne pas voler, ne pas transgresser les liens du sang…) et donc des comportements en collectivité et cela, afin de les « uniformiser » dans un but de « pacification » du social à travers une direction commune (intériorisation des normes et valeurs reconnues et partagées).

Pour revenir rapidement à l’islam, c’est d’ailleurs le sens presque premier du concept de « djihad » qui, ainsi que le souligne l’historienne Jacqueline Chabbi (cf : Le Seigneur des tribus), renvoie davantage vers une idée d’action du groupe, d’action collective, « d’agir ensemble » que vers l’idée de « guerre sainte », disqualifiant un peu plus, au passage et dans ce cas, la religion comme affaire privée.

On soulignera par la même occasion que les moyens de régulation social peuvent être multiples voire concurrentiels au sein d’un même système. La déclaration d’Abdelkader Merah lors de son procès en est une illustration :

« L’islam n’est pas un costume que l’on met en rentrant chez soi et qu’on enlève quand on sort (…) Je ne reconnais aucunement les lois forgées par l’homme, exclusivement les lois légiférées par le créateur qui est Allah. »

On aperçoit ici clairement une opposition entre un système de contrôle et de régulation incarné ici par le religieux, comparé à un autre incarné par les normes et valeurs sociétales, alors que chez une grande majorité de musulmans au quotidien, il y a cohabitation entre les deux systèmes, ou du moins, existence de feed-back entre eux (« Ma religion m’impose ceci, mais la loi ne le permet pas, comment dois-je agir pour trouver un compromis ? »).

C’est d’ailleurs un point important que les défenseurs de la « déradicalisation » se doivent de prendre en compte : la concurrence et le conflit entre plusieurs modèles de régulation. Comment déconnecter un système pour le « remplacer » par un autre ? Plus complexe et à une étape supérieure : comment faire communiquer deux systèmes de régulation social (religieux, ici islamique, et sociétal) en neutralisant la perspective conflictuelle alors que celle-ci est perçue dans l’imaginaire et l’opinion comme inévitable voire naturelle.

Ainsi donc, pour en revenir au thème central de ce billet, d’un point de vue sociologique ou même fonctionnel, la religion ne peut être une pratique strictement privée. Même si l’on prendrait en exemple une religion « locale » ou non-universaliste (hindouisme, judaïsme…), une pratique qui serait strictement privée, sans impact social, serait peu envisageable ou réaliste à moins de vivre une retraite totale et volontaire.

Pour focaliser sur le cas français et aborder brièvement l’aspect juridique, même sous le prisme de la laïcité, la religion ne peut être une affaire privée. Schématiquement, la laïcité française n’est qu’une garantie de neutralité religieuse, philosophique et/ou politique de l’Etat, de ses institutions et de ses agents. Dans cette optique, la pratique religieuse des fonctionnaires ou assimilés comme tels, n’est même pas reléguée au privé mais à l’extra-professionnel.

C’est généralement une mésinterprétation et une surexposition de la notion de laïcité qui génèrent une confusion qui invite à penser la religion reléguée à la sphère privée.

C’est également, dans une moindre mesure, une confusion qui peut être faite entre laïcité et sécularisation qui peut entretenir une telle confusion.

Et c’est enfin une méconnaissance de la notion de liberté de conscience et de culte, à travers une dissociation artificielle entre les deux principes pourtant conjoints, qui entretient le non-sens de la religion comme fait strictement privé.

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