La construction de la radicalité : partie 2

La construction de la radicalité : partie 2

Comme chaque semaine, je publie des fragments de mon mémoire de master 2 de sociologie intitulé “Radicalité, radicalisme et radicalisation liés à l’islam en France“.

Aujourd’hui, toujours dans le thème de la radicalité, j’aborde la nécessité de prendre en compte nos propres perceptions et réactions à propos de l’objet “islam”. En effet, j’attire l’attention sur le fait que c’est avant autour de l’islam que gravitent les émotions et non autour de la notion de radicalisme ou de radicalisation. Aussi, il importe de comprendre que les charges emotionnelles que portent certaines thématiques contiennent des forces qui peuvent agir de maniere sous-jacente aussi bien sûr le producteur de discours que sur le récepteur et donc agir comme une force d’influence. Il convient donc de les mettre en évidence.

En outre j’introduis la nécessité de rapprocher Histoire et Sociologie pour tenter de comprendre comment se forme la perception commune que nous avons de la religion musulmane et qui semble influencer fortement les réflexions.

Extrait

LE RAPPORT À L’OBJET 

À travers l’analyse du rapport à l’objet, ici l’islam, nous souhaitons mettre en lumière les fortes charges affectives, émotionnelles et symboliques qui gravitent autour de nos thèmes centraux (la radicalité, le radicalisme et la radicalisation).

L’émission tout comme la réception de messages en lien avec un sujet dont la charge affective est forte ne produit pas les mêmes réponses psychologiques qu’avec un sujet plus neutre voire qui suscite l’indifférence. Evoquer une thématique qui aurait pour axe central la pédophilie avec un autre qui se concentrerait sur les modes de consommation de la choucroute fermentée en Alsace ne mobilisera pas les mêmes leviers symboliques, représentatifs et psycho-affectifs, tant d’ailleurs chez l’émetteur que le récepteur. De la même manière, l’islam et la radicalisation ne laissent pas sans réaction. Ce sont des sujets “sensibles”.

Ainsi que nous le disions en première partie, évoquer le radicalisme corse, basque ou encore irlandais n’impacte pas les esprits de la même façon que lorsque l’on évoque le « radicalisme islamiste ». Le radicalisme régionaliste ou séparatiste pourra être perçu comme moins violent, moins exogène, moins visible, moins fréquent, peut-être même plus légitime, plus acceptable lorsqu’il n’est pas tout simplement ignoré. Le « radicalisme islamiste » quant à lui sera lui considéré comme foncièrement plus violent, plus présent, plus ancien, plus grave, plus menaçant, fortement teinté « d’extériorité » et d’antagonisme, particulièrement « barbare » et ne pouvant que très rarement faire l’objet d’une posture désinvolte.

À ce titre, l’opinion (notion sur laquelle nous ne manquerons pas de revenir plus loin) impose même à l’individu de se positionner sur la question. Médias et politiques après chaque attentat perpétré au nom de l’islam, somment les « musulmans » (catégorie homogénéisante sans grande solidité sociologique) de se désolidariser des actes commis et de prendre ouvertement et ostensiblement position contre eux. Ne pas avoir été « Charlie » fut perçu par l’opinion, les médias et les politiques comme une position intolérable voire hostile et certains même invitaient à une traque et une dénonciation, y compris dans les écoles, de ceux qui ne seraient pas « Charlie » (Nathalie Saint Cricq le 13 janvier 2015 sur France 2.)

La question de la perception de l’islam est resolument indissociable de celle de la perception du radicalisme. Evoquer l’islam c’est évoquer l’étranger, c’est faire appel à des notions d’identité et d’altérité. L’évocation de la religion musulmane c’est non seulement évoquer un autre diffèrent, mais c’est dans le même temps faire appel à notre culture et à un socle imaginaire qui viennent presque instantanément se poser en barrage à l’islam et à tout ce à quoi il peut renvoyer : ses cultures (la religion musulmane est indiscutablement pluriculturelle), ses adeptes, ses normes, ses valeurs, son histoire, ses principes, ses manières d’être, de faire, de sentir… L’évocation de la « chari’a » invite aussitôt à brandir la déclaration des droits de l’Homme et la laïcité comme boucliers et remparts. La culture occidentale et plus spécifiquement française ne s’identifie jamais aux valeurs ou aux cultures islamiques quand bien même il existe des pôles bilatéraux d’influence. Au contraire, elle se définit presque en opposition à elles. Est-ce vrai vis-à-vis d’autres cultures ou d’autres valeurs pourrait-on demander ? Est-ce vrai vis-à-vis de la culture maorie, indienne, hindouiste, védique, bouddhiste, sud américaine ou animiste d’Afrique ? Certes, mais bien qu’identifiées comme étrangères, ces références tribales, culturelles, religieuses ou civilisationnelles ne suscitent pas pour autant une sensation d’antagonisme. Tout au plus, une sensation d’extériorité voire d’exotisme ou de curiosité quand il ne s’agit pas parfois de mettre en relation des points communs, mais jamais de franche opposition. Ainsi le sociologue Raphaël Liogier écrit : 

« Ainsi, à la différence de l’islam, le bouddhisme sera présenté comme la religion rationnelle, naturellement occidentale (…) Açoka, ancien empereur bouddhiste de l’Inde devient une sorte de prince éclairé, le Bouddha, un être tolérant, et le bouddhisme, une religion sans guerre. L’émerveillement à l’égard de l’islam est quant à lui assombri par l’image effrayante de Mahomet, sorte d’anti-Açoka, guerrier sanguinaire et polygame. On peut déjà percevoir une opposition entre le pacifisme supposé du bouddhisme et la barbarie évidente de l’islam. » (cf: Le mythe de l’islamisation, essai sur une obsession collective)

Plus loin, le sociologue explique cette fascination de par l’absence de contact historique ancien entre les societés bouddhistes et nos societés occidentales. Il y a donc un lien entre l’histoire et nos propres perceptions des autres.

En plus d’être rattachée à une perspective emotionnellehistorique voire mythologique (des travaux suggèrent que la désormais célèbre bataille de Poitier par exemple, relevait sans doute plus d’une razzia isolée sans vraiment de portée symbolique qu’une bataille grandiose et mythique telle que nous la dépeignons aujourd’hui. Cf: William BLANC et Christophe NAUDIN, Charles Martel et la bataille de Poitier : De l’histoire au mythe identitaire), notre perception actuelle de l’islam est également corrélée à des éléments d’influence plus contemporains. Je pense notamment à des problématiques sociales périphériques par exemple. Aussi peut-on alors évoquer la question des banlieues, de la délinquance ou de la violence par exemple. Nous soulignerons donc deux perspectives sociohistoriques contemporaines à partir desquelles la perception commune de l’islam semble se former : une perspective macroscopique et une perspective mesoscopique

Dans la partie de la semaine prochaine, nous aborderons ces perspectives macroscopiques et mesoscopiques en evoquant, pour la première, le declin des grands ensembles ou des “cités” en France entamé dans les années 70, puis pour la seconde, les evolutions et resultats dans ces mêmes zones. Nous verrons comment ce declin et les réalités actuelles (pauvreté, chômage, delinquance, violence, exclusion…) peuvent amener à structurer les perceptions sur l’islam et les “musulmans” au sein de l’opinion voire dans les médias et même en politique.


La journaliste Sonia Mabrouk évoque l'islam politique

La “radicalité errante” ou la perception “à vue de nez” de la radicalité.

La journaliste Sonia Mabrouk évoque l'islam politique

http://https://www.i24news.tv/fr/actu/france/175993-180530-l-islam-politique-n-est-pas-compatible-avec-les-valeurs-francaises-s-mabrouk-a-i24news

Au sein de mes travaux, j’attire l’attention sur nécessité de penser la notion de radicalisme et le concept de radicalité vis-à-vis du Droit afin de fonder les analyser sur une structure objective et avec des bornes référentielles identifiables.

Ici, les propos de la journaliste (ne pas s’arrêter au titre) sont une illustration d’une perception “errante” de la radicalité, c’est-à-dire fondé sur une perception subjective érigée en référence. On evoque ce qui nous semble radical sans reference objective mais en fonction soit des discours ambiants et dominants, soit des impressions personnelles. Pourtant, les propos en question s’opposent au droit et particulièrement à la liberté de conscience ET de culte en voulant confiner le religieux au privé.

On remarquera également l’usage de “mots-clés” (islam politique), dont les définitions sont vagues mais fortement connotées au sein de l’opinion, afin renforcer le poids des propos. L’usage de ces mots-clés sert à valider par l’emotion et l’impression les discours enoncés (au sein de l’opinion, l’islam politique on ne sait pas ce que c’est mais c’est grave).

L’étude du radicalisme et de la radicalité doivent ABSOLUMENT prendre en compte nos propres discours, nos propres insuffisance et excès si l’on souhaite une analyse globale et objective. Il s’agit d’un phénomène bilateral qui s’inscrit dans un systeme (differents pôles qui communiquent entre eux) et non à travers des unités homogenes antagonistes (pôles isolés, hermetiques et en opposition).


Compte-rendu rapide de mon intervention au colloque international de l’université de Lorraine

Voici une rapide synthèse de mon intervention au colloque international de l’Université de Lorraine en date du 5 et 6 avril 2017 sur le thème: Radicalité(s), radicalisme(s), radicalisation(s) et violence(s).

Le temps de parole était fixé à 30 minutes, par conséquent il a fallu aller à l’essentiel rapidement.

J’ai voulu mettre en lumière l’utilisation, chez les principaux producteurs de discours (médias, politiques, opinion collective, sciences), d’une terminologie non adaptée pour traiter les questions liées au radicalisme et à la radicalisation en lien avec l’islam en France.

Par la même occasion, en seconde partie, j’ai voulu exposer le fait que l’utilisation de cette terminologie non adaptée pouvait générer des biais fondamentaux dans les analyses en “sous-exprimant” la notion d’identité (nous) et donc la manière dont nous construisons la radicalité; tout en “sur-exprimant” la notion d’altérité (eux) considérée excessivement comme exogène.

1) La terminologie

J’expose 3 types d’insuffisances terminologiques:

  • Terminologie sans consensus définitionnel

Ici les termes n’ont pas de sens précis ni fixe. Islamiste, radicalisme, extrémisme, fondamentalisme et d’autres termes couramment utilisés sont en réalité flous et avec des définitions extrêmement subjectives. Exemple, islamiste peut désigner un partisan de “l’islam politique” (au passage qu’est ce que l’islam politique?) tout comme il peut désigner tout ce qu’il y a de répréhensible ou d’inadmissible aux yeux de l’utilisateur du terme vis à vis du fait musulman.

De la même manière, “radical” est tout aussi ambiguë. D’un côté il pourrait désigner l’idée de “retour à la racine” donc comprenez: relatif aux fondements de l’islam; d’un autre coté il pourrait renvoyer plutôt à des pratiques radicales donc excessives ou extrêmes. Quoi qu’il en soit, dans la majeure partie des cas, non seulement les utilisateurs ne précisent jamais sous quel sens il faudrait comprendre l’utilisation qu’ils font du terme et en plus le récepteur n’en fait généralement pas non plus la demande. La notion est faussement évidente. Il y a là un flou non négligeable.

En outre, le radical comme “retour à la racine”, terme exclusivement péjoratif, laisse présupposer un islam foncièrement négatif ou violent, ce qui pose des problèmes évident de neutralité axiologique (neutralité des idées et du chercheur). Le radical comme posture excessive ou extrême quant à lui ne fait jamais mention des repères de la normalité, de la norme et des seuils d’acceptabilité: rien n’est jamais excessif face à rien mais toujours par rapport à quelque chose. Ici quelle est cette “chose”?

  • Terminologie réduite à une ponctuation.

Les termes sans définition ni substance mais fortement teintés de subjectivisme n’agissent pas comme des intermédiaires vers des concepts clairs mais comme des intermédiaires vers des impressions. Il en ressort une terminologie qui donne une orientation à la phrase (orientation toujours négative) sans pour autant lui donner de sens. Par exemple, évoquer un islamiste est déjà négatif. Mais évoquer un islamiste radical salafiste fondamentaliste extrémiste intégriste djihadiste, cela semble définitivement pire même si tout cela ne veut finalement strictement rien dire. Les termes agissent simplement comme une ponctuation renforçant les impressions.

  • Terminologie exclusivement accusatrice.

La construction des termes ou ses utilisations mettent à mal les postures de neutralité à travers un positionnement presque évolutionniste.

Le terme “islamiste” semble renvoyer vers quelque chose de négatif. Pour autant, nous n’entendons jamais parler de “juifiste”, de “judéiste” ou de “christianiste”. La construction du terme n’est valable que pour l’islam.

Idem pour le “djihadisme” qui donne l’illusion d’une violence spécifique à l’islam et qui coupe le phénomène d’une réalité ou d’une mécanique plus générale, “rattachable” à des mouvements globaux ou historiques en lien avec la politique, la géopolitique, l’histoire etc. Pourquoi ne pas parler d’activisme violent par exemple, terme qui serait valable également pour d’autres mouvement (régionalisme, séparatisme etc) au lieu de créer un terme qui positionne les débats autour de l’islam, alors que la religion est une donnée faussement centrale?

2) Sous expression de la radicalité, sur expression de l’altérité.

Rapidement, j’ai voulu mettre en lumière le fait que l’utilisation de cette terminologie avait pour résultat:

  • d’occulter la notion de radicalité en lui donnant une perspective naturelle et essentielle alors qu’en réalité c’est le fruit d’une construction. La terminologie vient neutraliser l’aspect social, sociétal de l’activisme violent en France avec tout ce qui peut graviter autour.
  • En outre, cette terminologie renforce l’idée illusoire d’une altérité antagoniste foncièrement exogène (le radical vient forcement d’ailleurs, de l’étranger). Nous nous concentrons sur l’autre en évacuant l’idée que cet “autre” vient, dans bien des cas, de nous (Merah, Coulibaly, Kouachi…)

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