La “banlieue”​ doit-elle rejoindre le mouvement des gilets jaunes? La fausse bonne idée

La “banlieue”​ doit-elle rejoindre le mouvement des gilets jaunes? La fausse bonne idée

Sur une vidéo, un gilet jaune se demande pourquoi “la banlieue” ne rejoint pas le mouvement ?

Une interrogation interessante sur laquelle je vais revenir au cours de ce rapide article.

Même si la question demeure interessante, elle traduit une certaine naïveté. Etant donné la brièveté de l’article, je fais le choix, à travers lui, de rester quelque peu homogénéisant ou plutôt schématique dans mon analyse tant que le procédé ne contrevient pas aux “réalités” des faits d’un point de vue sociologique ou tant qu’il ne les dénature pas.

GILETS JAUNES ET “BANLIEUES”: DES DIFFERENCES STRUCTURELLES FONDAMENTALES

Gillets jaunes: structures

De manière globale et rapide, les gilets jaunes sont pour beaucoup des travailleurs que l’on pourrait associer à une classe moyenne inférieure ou médium même si des travailleurs au SMIC ou des chômeurs peuvent composer le mouvement. Par ailleurs, des revendications politiques voire patriotiques peuvent accompagner les doléances avec en arrière plan, la croyance assez forte d’ailleurs en une alternative en matière de gouvernance, plus démocratique et moins ploutocratique.

A l’origine, il s’agissait non pas d’un mouvement de colère contre la pauvreté mais contre la hausse programmé et volontaire des taxes sur le carburant. Une taxe perçue comme une volonté délibérée de l’Etat de rendre la vie un peu plus chère et plus difficile à une classe moyenne déjà étranglée ou perçue comme telle. Faire le plein pour se déplacer ou travailler sera plus onéreux et il s’agirait là d’une forme d’amputation du pouvoir d’achatqui, lui, stagnerait. L’accès aux loisirs se trouverait lui aussi entamé quand, pour beaucoup, il se trouve limité.

Le mouvement, dans sa phase “embryologique”, est géographiquement périurbainvoire d’inspiration rurale ainsi que l’illustrait bien la grogne contre la mesure précédant la hausse programmée des prix du carburant, à savoir, celle de la limitation à 80km/h sur les routes. La colère montait surtout des zones d’ordinaire silencieuses ou oubliées de l’opinion, des médias et des politiques. Une France surtout rurale et “profonde”.

Les “banlieues”: structures

Les “banlieues”, pour rester homogène, sont à une strate inférieure. Si par “banlieues” on entend “banlieues parisiennes” ou plus précisément “quartiers difficiles” qu’il peut m’arriver de qualifier de “zones de relégation”, alors nombreuses sont celles touchées par un chômage de masse et durable. Ici, il ne s’agit pas de voir l’accès aux loisirs se réduire de plus en plus par une augmentation des taxes sur le carburant: il n’y a pas d’accès aux loisirstout court. Pas plus qu’il s’agit de contester une baisse du pouvoir d’achat: il est déjà limité au maximum voire à la survie. La population y est pour beaucoup pauvre depuis longtemps et sujette à un chômage tenace. Elle est, en outre, maintenue dans un état de qualification faible, ce qui en fait une main d’oeuvre ponctuelle, excessivement corvéable et pas chère.

Plus généralement encore, elle y fait l’objet d’une exclusion multiple: du monde social (loin des centres pour favoriser un entre-soi forcé), économique (pas de travail, pas de consommation), culturel (pas de loisir, pas de divertissement, pas d’accès à la culture). Les discriminations entretenant une exclusion forte, sont nombreuses: ethniques, géographiques etc… En effet à niveau égal, un individu dont on suggère des origines étrangères, surtout si maghrébines ou plus généralement africaines, a beaucoup moins de chance d’être sélectionné pour un emploi qu’un individu laissant imaginer une origine “strictement française”. Idem en ce qui concerne l’appartenance religieuse.

On y trouve en outre, au sein de ces zones, une intériorisation des stéréotypes et des stigmates. C’est-à-dire que les individus évoluant dans ces zones de relégation sont littéralement “habitués” à des tels traitements et les ont “normalisés. Ils ne luttent même plus pour l’amélioration des conditions qui sont les leurs. Quand bien même ils tenteraient de le faire, ne serait-ce même pas pour un travail mais pour une égalité de traitement, le mouvement serait récupéré, renommé et ethnicisé comme celui de “la marche des beurs” pourtant initialement nommé “Marche pour l’égalité et contre le racisme“. Beaucoup ne se sentent même pas concerné par le mouvement des gilets jaunes et encore moins par les revendications politiques voire patriotiques qui l’accompagnent. Non seulement ils n’y croient plus depuis longtemps, mais à force de les renvoyer à leur origines ethniques, puis depuis 1989, à leur islamité supposée en sus, ils ne se sentent pas vraiment français et il serait difficile de leur en vouloir.

Condition salariale VS condition humaine

Pour être plus clair: le mouvement des gilets jaunes est un mouvement composé généralement de travailleurs, “blancs”, appartenant pour beaucoup à une classe moyenne inférieure ou médiale, originaires d’une France rurale et ou péri-urbaine. Alors que d’un autre côté, les banlieues se composent d’une population urbaine, d’immigrés ou de français issus de l’immigration, issus de la classe pauvre, dont l’aspect ethnique, culturel, social et religieux est rendu indissociable des identités et des revendications.

La dichotomie que j’opère ici entre “blancs” (je ne dis pas “occidentaux” ou “européens” car les individus issus de l’immigration le sont déjà mais non reconnus socialement comme tels) et “individus issus de l’immigration” n’est pas un souhait de distinction raciale ou ethnique de ma part mais une caractéristique qui possède encore de nos jours un fort écho et ancrage social ainsi que nous venons de le souligner quelques lignes plus tôt (même s’il existe une forme d’hypocrisie qui consiste à s’en indigner). Si les discriminations au niveau professionnel ou social existent, c’est bien qu’elles trouvent des acteurs pour les perpétrer.

Les individus “issus de l’immigration”, surtout africaine (Maghreb et Afrique noire), sont une minorité qui se trouve essentiellement reléguée dans des zones de concentration (banlieues et périphéries des villes). Dans l’opinion, les médias ou en politique, les revendications de ces minorités, seront toujours et avant tout, des revendications communautaristes ou particulières, c’est-à-dire, qui n’ont rien à voir avec les préoccupations des “français”.

Pour en revenir au mouvement des gilets jaunes, il peut y avoir une forme de connivence dans la lutte à travers une forme de rancoeur vis-à-vis de l’Etat entre le mouvement actuel et les banlieues mais cela s’arrêterait là. Les intérêts se trouveraient, à un moment, divisés et trop éloignés. Les structures sociales de départ sont trop différentes.

LE RISQUE D ETHNICISATION VOIRE D’ISLAMISATION DU MOUVEMENT

La question de ce gilet jaune est, nous le disions en introduction, quelque peu naïve. Incorporer “la banlieue” au mouvement, c’est aussitôt prendre le risque d’ethniciser ou d’islamiser le mouvement, non de l’intérieur mais de l’extérieur, non de manière réelle mais fantasmée. Dit autrement, médias et politiques, pour des raisons différentes (affirmer la soumission du média au politique est une idée trop simple, les objectifs n’étant pas les mêmes), ne tarderaient pas à évoquer les barbus (comme lors des émeutes de 2005), la charia, le Coran, les territoires perdus de la République, la laïcité, l’antisémitisme islamique, les salafistes, le Qatar et j’en passe. Il en résulterait la production d’un discours sur un mouvement aux ressorts finalement ethniques ou religieux, totalement disqualifié.

Bien qu’une tentative grotesque fut amorcée sur BFM par une intervenante expliquant l’influence des frères musulmans sur le mouvement “gilets jaunes” (https://www.youtube.com/watch?v=HCTXQ4h9qjU), je suis surpris de ne pas voir fleurir des contre-feux à base de foulards mettant en péril la laïcité dans les écoles, de médecins molestés par des “fondamentalistes islamistes”, de “racailles” vendant de la drogue pour alimenter les mosquées salafistes des quartiers ou de burkinis dans “les piscines de la République”.

UNE FAUSSE BONNE IDEE

Il est, bien évidemment, dans l’intérêt de la crédibilité du mouvement de ne surtout pas mêler “la banlieue” aux gilets jaunes, déjà que la tentation de disqualification politique et médiatique est grande. En effet, les participants sont déjà qualifiés tantôt de radicaux de gauche, d’extrême droite, d’anarchistes, des casseurs etc. Ce n’est pas que les acteurs issus des zones de relégation (banlieues) soient une menace pour le mouvement, mais qu’ils seront considérés comme une opportunité par les principaux producteurs de discours, de disqualifier un peu plus le mouvement. Les ressorts sociaux, économiques et politiques de départ sont trop différents et les perdants resteraient les mêmes…


Le “contre-discours” : anatomie d’un échec annoncé.

Le gouvernement travaillait ces dernières semaines sur l’élaboration d’un contre-discours notamment en lien avec l’école

https://www.lemonde.fr/societe/article/2018/07/12/radicalisation-l-ecole-avance-a-tatons-sur-le-terrain-du-contre-discours_5330169_3224.html#xtor=AL-32280270

Cet article propose de revenir sur la notion même de « contre-discours » et tentera de démontrer pourquoi cette notion semble, en l’état actuel des choses, compromise voire inopérante y compris, et même surtout, à l’école.

Dans une première partie nous démontrerons et rappellerons l’importance d’utiliser une terminologie aux définitions claires et unanimes. Dans le même temps, nous soulignerons la nécessité absolue de prendre en compte la notion de radicalité.

Enfin, au sein d’une seconde partie, nous aborderons le contre-discours et ses failles structurelles à partir d’une perspective sociologique.

LE CONTRE-DISCOURS EST INCAPABLE DE DÉFINIR LA RADICALITÉ

Des termes inadaptés et imprécis

D’abord, il faut rappeler encore et toujours que la notion de « radicalisme » est vague et très imprécise. Tant que cet aspect flottant et nébuleux ne sera pas traité, il sera très dur d’élaborer quoi que ce soit. Ainsi que je l’expliquais lors de mon passage pour le concours de ma thèse en 180 secondes, la terminologie habituellement utilisée pour traiter la question renvoie avant tout vers des impressions et non vers du sens.


Sans travail de clarification de la notion, l’idée de contre-discours restera inopérante

Cela dit, on tente quand même de définir, certes très maladroitement, le radicalisme lié à un contexte islamique de deux manières :

  • idéologie du “retour à la racine
  • idéologie qui véhicule des idées ou des pratiques extrêmes

Le radicalisme comme “retour à la racine”

Le radicalisme comme idéologie du retour à la racine  pose problème dans le sens ou si le radicalisme c’est retourner aux racines de l’islam, alors on suppose des racines et des fondements islamiques foncièrement violents ou tout simplement perçus négativement étant donné que dans les usages, le « radicalisme » n’est utilisé que pour renvoyer vers quelque chose de péjoratif. Cela pose donc un problème d’objectivité.

Qui plus est, il faut de solides connaissances en théologie ou en islamologie pour savoir ce qui relève ou non des fondamentaux de l’islam. Le terme « litteralisme » traduit de manière plus adéquat la situation : les adeptes de cette voie ne reviennent pas aux fondamentaux mais ils neutralisent l’interprétation et le contexte. C’est différent. Parler de fondamentalisme ou de radicalisme est incorrect et trompeur car les termes laissent penser que les acteurs en question se réfèrent réellement à des enseignements islamiques originels. On en vient à penser ensuite que les musulmans doivent abroger certains passages du Coran et nous focalisons ainsi toujours un peu plus sur une violence perçue comme naturelle, interne et propre à l’islam.

Le radicalisme comme idéologie véhiculant des idées extrêmes

D’un autre côté, le radicalisme comme idéologie prônant des idées extrêmes pose un problème de taille : extrême par rapport à quoi ? Dit dans un langage plus sociologique : quelles sont les bornes normatives de la radicalité ?

En effet, une chose ne peut être extrême par rapport à rien mais toujours par rapport à un socle de référence ou un seuil d’acceptabilité, en deçà ou delà duquel nous passons dans l’extrême. Si je dis que “c’est trop loin”, cela signifie que c’est trop loin par rapport à quelque chose : par rapport au temps que j’ai devant moi, ou par rapport à mes capacités physiques etc. De la même manière, évoquer les températures extrêmes du désert sous-entend extrêmes par rapport aux températures de la biosphère  ou par rapport aux températures supportables par l’homme. En effet, si l’on compare maintenant les 60 degrés du désert avec la température à la surface du soleil, ceux-ci paraissent désormais dérisoires et le caractère extrême perd tout son sens car la référence a changée.  « Extrême » sous-entend toujours un repère normatif ! Parler de radicalisme devrait aussi nécessairement supposer des bornes normatives identifiables, or ce n’est aujourd’hui pas le cas.

Insister sur la précision et clarification terminologique est très important car globalement, les sujets se rapportant de près ou de loin à l’islam viennent se charger presque aussitôt d’émotions. Émotions qui charrient avec elles nombre de stéréotypes, imaginaires, antagonismes, admirations/détestation, fantasmes… Aujourd’hui, 35 ans d’information médiatique sur l’environnement islamique n’a apporté rien d’autre qu’une solidification et un renforcement de ces stéréotypes allant vers toujours plus d’antagonisme. Il faut neutraliser l’imaginaire collectif entretenu par une terminologie inadaptée, inadéquate et dépassée pour favoriser aussi bien l’écoute neutre que la connaissance. Le savoir passe aussi bien par la précision que par le soucis d’exactitude.

Il faudra donc distinguer l’ activistme violent et ceux tentés par cette voie avec le “radicalisme” que nous préférons appeler “rigorisme religieux, lequel ne tombe pas, dans une grande partie des cas, sous le coup de la loi.

La radicalité : une donnée négligée et errante

Nous sommes incapables de définir un contre-discours opérant parce que nous ne sommes pas capable de définir la radicalité que nous croyons universelle et naturelle. De ce fait, nous pensons le radicalisme selon une même logique universaliste. Or, en réalité dans les faits, le radicalisme est une donnée floue, déterminant généralement une forme obscure de déviance ( ce qui est « normal » de ce qui ne l’est pas) définie soit par les médias, soit par les décideurs politiques. On se souviendra par exemple lors des attentats de Charlie Hebdo, qu ‘une journaliste sur un plateau télé invitait à “reperer et traiter” ceux qui “n’étaient pas Charlie”, selon l’expression, y compris dans les écoles.

Pour autant, on pouvait tres bien condamner fermement les actes en question sans pour autant “être Charlie“. Il fallait absolument ” être Charlie” sans critique ni reserve.

Pour autant, dans les faits, ne pas être Charlie n’est pas illégal. Aussi avons nous ici une illustration d’une deviance impulsée par le médiatique et qui s’inscrit durablement dans l’opinion mais qui impacte aussi le politique et finalement la “question radicale”.

La référence à la sphère juridique semble être une base de départ exploitable pour tenter de « borner » ce que l’on appelle grossièrement le « radicalisme » même si elle n’est pas parfaite. Le droit est non seulement une source « objective » (je ne parle pas de son application) mais aussi une source consultable et identifiable . Ce n’est pas aussi vrai pour la morale ou la culture, deux éléments extrêmement imprécis et subjectifs, souvent évoqués pour se différencier de l’autre (migrants, enfants d’immigrés…) ou d’un élément perçu comme exogène (islam).

PLAN NATIONAL DE PRÉVENTION DE LA RADICALISATION 2018 : LE SOUHAIT D’UN CONTRE-DISCOURS

Ce rapport a été présenté le 23 fevrier 2018 par le Premier ministre pour tenter de prévenir la radicalisation

https://www.gouvernement.fr/sites/default/files/contenu/piece-jointe/2018/02/2018-02-23-cipdr-radicalisation.pdf

On y note le souhait de voir émerger un contre discours. Néanmoins, le plan en question voit son efficacité limitée du fait justement de ce flottement aussi bien terminologique que conceptuel. À titre d’exemple, après lecture, nous ne sommes pas plus informés sur ce que la radicalisation. Elle reste un élément obscur, d’appréciation à « vue de nez » selon les impressions personnelles des acteurs « légitimes » ou légitimés par les décideurs politiques.

La mesure 17 évoque l’idée d’un « contre-discours républicain sur plusieurs registres (…) auprès de publics divers, notamment les jeunes et les femmes » (on se demandera au passage ce que l’on fait des hommes adultes…). Pourquoi cette idée de contre-discours semble, en l’état, toujours aussi peu applicable ?

Discours (violent) et contre-discours

Un contre-discours sans plan de navigation

En sus des points précédemment évoqués, la notion de contre-discours en France demeure bancale et fragile parce que le contre-discours ne sait pas à quoi s’opposer et comment le faire. Il tente de s’opposer de front à la force du Discours (violent) alors que les forces engagées ne sont pas les égales. En effet, d’une part le contre-discours est en position de suiveur, c’est-à-dire qu’il réagit avec retard, mais en plus, il cherche à utiliser la méthode de l’autre (argument vs contre-argument). On risque de tomber dans une dynamique quelque peu enfantine du « c’est celui qui le dit qui l’est ». La posture est passive et ne fait que réagir aux propos de l’autre. Le contre-discours n’impulse aucune dynamique et ne peut dès lors pas reprendre la main.

Un discours qui propose, un contre-discours qui ne propose rien.

Qui plus est, alors que le discours propose des « avantages » ou des “bénéfices” (félicité éternelle après la mort qui n’est pas considérée comme une fin mais comme un commencement, récompenses divines dans l’au-delà, paradis, intercession le jour du jugement dernier pour ses proches, augmentation du capital « hasanat » c’est-à-dire « bonnes actions » qui favorisent l’entrée au paradis…) et mobilise aussi bien un espoir en un futur glorieux et des contres-parties, le contre-discours, lui, ne propose rien à travers ses références à de vagues  slogans flous totalement abstraits (vivre ensemble, morale républicaine, discours républicain …) et quelque peu dépassés voire contre-productifs.

On propose un modèle de vie rejeté par les acteurs violents et ceux tentés par cette voie pour les tenter de les dissuader.

Ensuite, il faut comprendre que le basculement dans l’activisme violent et dans le rigorisme religieux suggère l’adoption d’un paradigme totalement différent en rupture avec celui d’origine. Dit autrement, on va rejeter un mode de vie axé autour d’une idéologie dominante (ici le bonheur par la consommation et donc par le travail) pour en adopter un autre qui fait davantage sens pour l’acteur (l’islam ou ce qui est supposé être islamique). Vouloir proposer un retour à un modèle qui est violemment rejeté par les acteurs en question est aussi aberrant qu’improbable. Sans compter que le modèle proposé est, d’une part fort peu rassurant (chômage de masse, concurrence forte sur le marché du travail, inégalités profondes, individualisme, responsabilisation croissante des individus, ) mais en plus, il ne promet aucune garantie de succès comme le ferait une religion au moins dans l’au-dela : faire des études ne garantit pas un travail, pas plus que travailler protégera du besoin ou ouvrira les portes d’une vie équilibrée et enrichissante. Bien au contraire, s’ouvrent des portes qui donnent vers un monde structuré entièrement autour de l’emploi et de l’argent, ou règne une féroce concurrence sur un marché du travail aussi saturé qu’en pleine évolution au sein du quel, ceux du bas de l’échelle se trouvent être les primo-pénalisés (cf Robert Castel “l’insécurité sociale, qu’est ce qu’être protégé“). Marché du travail fondé sur un capitalisme désormais dérégulé, amoral voire immoral dont la remise en question ou la critique n’est ni l’apanage exclusif des « fous d’Allah » ni des anarchistes. Tout cela, plongé dans une soupe dont l’individualisme poussé à son paroxysme est l’ingrédient principal. L’individu est désormais responsabilisé de tout y compris de ses échecs sociaux, professionnels voire personnels. Ce renvoi vers davantage de soi ne peut être que scarifiant alors que l’homme a toujours été un animal éminemment groupal et non social (au sens sociologique du terme ). Il n’y a plus de soupape de  décompression ou de sécurité : l’individu ne peut même plus se retourner vers « les siens » ou tenter de se développer auprès d’eux (surtout si musulman, arabe ou d’origine arabe), autrement risque de tomber l’infâme disqualification communautariste (qui n’a aucun sens en sociologie d’ailleurs) … Au passage, subtilité de la langue et différence de perception et de traitement : communatrisme pour les uns, « réseaux » pour les autres…

La société moderne a réduit l’homme à son employabilité. Un président disait il y a peu : « Il y a ceux qui réussissent et ceux qui ne sont rien »

http://www.lefigaro.fr/politique/le-scan/2017/07/02/25001-20170702ARTFIG00098-emmanuel-macron-evoque-les-gens-qui-ne-sont-rien-et-suscite-les-critiques.php

Ceux qui “réussissent” ne sont pas ici les vertueux, les philanthropes ou que sais-je. Il s’agit de ceux qui réussissent notamment d’un point de vue économique. Malheur aux pauvres et aux assistés, aux improductifs et aux inemployables… Dans le même temps, on se trouve face à des individus (activistes violents ou tentés par la voie de la violence) moins en quête de biens matériels pour certains que de sens. Certes, la voie utilisée, celle de la violence est injustifiable mais nous ne sommes là que pour comprendre une logique, une mécanique qui amène à des choix aussi morbides que destructeurs. Aussi, proposer de revenir dans « les clous » en offrant un système ou l’individu est réduit à un agent anonymisé de production et de consommation dans un « jeu » ou c’est « chacun pour soi » au sein d’ un univers peu rassurant, vide de sens (vivre pour travailler et consommer) ou chacun est en concurrence permanente avec l’autre est complètement en dehors du bon sens. Ne voir que la violence de l’autre sans prendre en compte celle du système dans lequel nous évoluons c’est être aussi partiel que partial et manquer d’objectivité. Pour mieux saisir les mécanismes en jeu, nous devons absolument cesser de vouloir expliquer les problèmes en partant de l’altérité comme unique piste explicative. Nous devons nous positionner dans une macro analyse ouverte et pluridisciplinaire et ne surtout pas s’aligner sur une temporalité et des objectifs médiatiques (très court terme / sensationnalisme/ profit) ou politiques (court-moyen terme / communication-rééléction).

Désir d’exister et d’être reconnu

Vivre en société, c’est vivre dans la perspective de l’anonymat. Vivre en communauté, c’est connaître et reconnaître l’autre. Comment ça ?

La sociologie se fonde sur la différence entre deux éléments : la communauté VS la société (le lecteur est invité à abonner la notion de communautarisme. Cela ne veut rien dire, ni sociologiquement ni juridiquement).

En quelques mots. La révolution industrielle (invention de la machine et de la production à grande échelle) et la révolution française (décapitation de Louis XVI pourtant considéré comme représentant de dieu sur terre qui n’a produit, au lendemain de sa décapitation, aucune punition divine, entraînant de facto un désintérêt pour le religieux) ont changé la face de l’Europe sur bien des aspects (on pourrait ajouter également la découverte et la synthèse des principes actifs en pharmacologie qui ont permis un meilleur contrôle de la maladie, de la vie et donc de la mort, affaiblissant un peu plus la puissance et l’idée de dieu ou de fatalité) .Ces deux événements ont généré une vie passant d’un mode communautaire (groupal) à un mode de vie social (société). Des hordes de gens quittèrent les campagnes pour les villes nouvelles afin de gagner salaire. Cet exode massif pour les raisons exposées a entraîné non seulement des regroupements humains importants, mais aussi des changements profonds sur bien des points ainsi que nous le disions : démographie, économie, sociologie, santé…

En communauté…

En communauté, l’individu existe dans des groupes plus ou moins restreints (une caravane de touareg dans un désert par exemple). Il ne vit pas pour lui mais pour le collectif et celui-ci le protège (le touareg ne cherche pas à exister indépendamment des autres mais tente de contribuer au fonctionnement du groupe et de la caravane). Il en résulte, en contre partie, un fort pouvoir coercitif et de contrôle par le groupe sur le groupe. L’individu n’y evolue pas de manière anonyme : il est connu et reconnu par les différents membres, et les systèmes de solidarités entre les individus sont forts. L’existence et la survie du groupe dépasse celle des individus qui le composent d’ou les liens très forts de solidarité. Le fonctionnement de l’armée est très ressemblant.

En société…

Dans le mode social, l’individu évolue… en société. Le nombre d’individus est très important. La personne est noyée dans la masse et devient anonyme. Elle est surtout un numéro dans un système bureaucratisé et impersonnel. La personne n’existe pas pour le collectif mais avant tout pour elle-même. Il s’agit de soi pour soi. Lorsque l’on réussit professionnellement par exemple, les voisins n’en profitent pas et ne sont pas impactés par cette réussite.Les solidarités en société sont très faibles ou artificielles, comprenez: organisées.

Tout cela pour dire quoi ?

La particularité des activistes violents ou des rigoristes religieux réside dans le fait que ces derniers rétrogradent leur système de relation en passant d’un modèle social à communautaire. On réduit son cercle social autour d’un noyaux forcément plus restreint. Les solidarités sont plus fortes, on ressent la puissance du collectif, l’individu n’est plus anonyme, l’impression de vivre pour quelque chose (la cause, le groupe) fait et donne du sens, on mange ensemble, on prie ensemble, on médite ensemble, on structure sa foi ensemble. Le sens de l’aide et du partage est très développé. On retrouve, encore une fois, ce mode d’être et de solidarité groupale et donc communautaire au sein de l’armée. Armée dont les discours en interne opposent eux-mêmes la vie militaire, forte, avec ses valeurs et son honneur, à la vie « civile » dont l’individualisme, les inégalités et parfois le laxisme sont critiqués.

La choix de la vie en collectivité est ainsi une réaction de l’individu voire du groupe face à un systeme social qui renvoie sans cesse vers plus de solitude et d’incertitude. Aussi, proposer un contre-discours qui vise à « vendre » un modèle social abandonné et critiqué en profondeur par les acteurs est incohérent. Retourner dans une vie anonyme voire, par certains aspects, déshumanisée et déshumanisante est une proposition non seulement grotesque mais aussi sans intérêt pour ceux qui ont pu rejeter avec violence ce modèle. C’est être à contre -courant des réalités et des connaissances du terrain.

A L’ECOLE ?

Le contre-discours à l’école est une question délicate. L’ecole n’est plus un facteur « d’intégration », mais surtout elle ne semble plus perçue comme telle dans bien des quartiers. Par « intégration », il faut entendre « intégration à ce qui est au fondement de nos sociétés » à savoir : le marché de l’emploi.

Le mythe de l’école comme vecteur de progression sur l’échelle sociale est en décomposition. Aujourd’hui il y a désormais le célèbre : « désolé, vous êtes surdiplômé » et les discriminations à l’embauche à compétences égales entre un français et un Français d’origine maghrébine par exemple ne sont plus à prouver : s’appeler Mamadou ou Abel Kader ne facilite ni l’accès à l’emploi ni au logement.

L’ecole est surtout le lieu de reproduction du système (cf P. Bourdieu / O. Aktouf).

Elle est l’institution qui véhicule le savoir dominant par le groupe dominant. Elle est même un acteur actif producteur d’inégalités. Dans les écoles huppées de la capitale, à la sortie de la 3eme, on ne propose pas de formation en chaudronnerie ou en réparation de pneus pour machines agricoles mais on dirige vers des voies générales dans des lycées qui propulseront vers des études supérieures de qualités. Inversement, à la sortie des collèges en banlieues ou dans certains territoires, on propose automatiquement des voies vers des apprentissages, des formations manuelles en alternances. Dit de manière plus socio-économique : le besoin d’ouvriers ou d’employés peu qualifiés se comble, par le système, de cette manière. On répondra qu’il faut bien des agents pour accomplir ces tâches, pas dégradantes par ailleurs, mais on est en droit de se demander ou est l’égalité si l’accès à la réussite sociale, économique et professionnelle est deja tracée en fonction de la zone géographique ou se trouve l’établissement scolaire et de sa fréquentation. Ceux qui s’en sortent ne doivent pas servir d’exemple pour illustrer la possibilité de la réussite. Ils sont des « survivants ».  Pour revenir à nos propos, soyons clairs : ce n’est pas en étant agent d’entretien que la réussite sociale tendra les bras. La voie de l’apprentissage est bien valorisée par la sphère dominante certes mais… pas pour elle ou pour ses enfants…

Que l’État, perçu comme schématiquement responsable de ce « découpage » socio-economique, organise des contre-discours dans des lieux incarnant aussi bien son autorité que sa représentation comme l’école risque de poser problème. C’est de cette manière que j’interprète les résultats d’Olivier Galland (“La tentation radicale“) à propos de son enquête sur la radicalité des jeunes à l’école. Ce dernier expliquait les inclinaisons des élèves « musulmans » dans les établissements scolaires difficiles pour les « idées radicales » du fait de leur sympathie ou adhésion à l’islam. Or j’explique plutôt les réponses subversives, entre autres, par l’attitude de défi dans un lieu symbole d’autorité et d’incarnation de l’État ou du pouvoir qui n’a cessé depuis 20 ans de s’opposer à l’islam, jusqu’à l’absurde parfois, à travers la laïcité. Aussi, tenir un discours officiel de contre-radicalisation, peu importe la qualité des arguments, dans un endroit normatif par excellence, producteur d’inégalité profonde et incarnant les injustices perçues, réelles ou imaginaires, de l’État ou de la société semble plus que douteux. Il y a peu de probabilité de voir les individus les plus sensibles aux discours violents ou ambigus fondre devant un contre discours en milieu scolaire.

CONCLUSION

Il faut avant tout comprendre contre quoi on souhaite lutter et avec quel(s) outil(s). Pour cela il faut commencer par bien définir. Lutter contre l’activisme violent et les discours violents est une chose, lutter contre le “radicalisme” en est une autre plus hasardeuse car ce concept est sans contour. Le “radicalisme” ne s’oppose pas nécessairement au Droit. Aussi, lutter contre ce que la loi permet doit nous amener à nous poser des questions sur le fond, la forme et la méthode.

Pour lutter contre les discours violents, il faut que les décideurs prennent conscience que c’est moins l’islam qui est au centre du mécanisme, qu’une certaine forme de contestation et de critique sociale. C’est davantage cela qu’il convient d’exposer plutôt que de céder à la tentation de l’explication facile qui ferait de l’islam l’épicentre de la violence. La variable islam est une donnée à prendre en compte, c’est vrai, mais non de la manière dont nous le faisons actuellement. Non en opposant charia et droits de l’homme, non en opposant “nous” et “eux” (musulman), non en opposant “vivre-ensemble ” et djihad mais plutôt en comprenant des subtilités plus profondes que nous refusons pour l’instant à la religion musulmane parce que nous préférons considérer l’islam comme un “bouillon d’inculture” selon l’expression de Bruno Etienne. Mais plutôt en étudiant la différence entre la notion de temporalité l’islam et  celles de nos sociétés modernes par exemple (qui donnera lieu à un prochain billet)

Les décideurs mais aussi les chercheurs doivent également prendre conscience que le contre-discours ne s’appuie aujourd’hui sur rien et ne propose aucune contre-partie concrete ou viable capable d’entrer en concurrence avec le discours (violent). Lutter à coup de “république” à tout va ou de “morale républicaine” ne convaincra pas grand monde.

Enfin, l’origine étatique du contre-discours risque d’etre un frein à son efficacité potentielle. Des années de communication politique et médiatique à propos de la laïcité que nous avons défini grâce à une perpétuelle et systématique opposition à l’islam et cela jusqu’au ridicule (taille des jupes par exemple) ne peuvent s’effacer aussi facilement.


Radicalisme et radicalisation en France et en Europe: des erreurs analytiques importantes.

La question du radicalisme et de la radicalisation est dans tous les esprits depuis plusieurs années. Elle agite les sphères politiques, médiatiques, collectives et scientifiques. Elle est une sorte de catalyseur qui génère de nombreux discours. Certains travaux sont réellement intéressants et entament des analyses rigoureuses ( F. Khosrokhavar 1, R. Liogier 2  pour citer les plus récents)  d’autres sont complètement farfelus, partiels et/ou partiaux (E. Zemmour, M. Onfray,  M. Boutih et son rapport récent 3 …) et ne visent dans la plupart des cas qu’ un succès commercial ou pire ils sont le fruit d’incompétences souvent cumulées.
A travers cet article, je souhaite pointer du doigt certaines insuffisances, erreurs et des biais analytiques cruciaux qui nuisent à la réflexion et qui vont bloquer très en amont la prise en compte, l’observation et l’analyse du problème que ce soit au sein des travaux scientifiques ou non.

  • Un travail de déconstruction inexistant: pas d’analyse sémantique ni conceptuelle.

On ne rencontre que peu de travaux de déconstruction du radicalisme donc du concept de radicalité qui se place pourtant en amont.
Cette posture qui vise d’abord à interroger la radicalité est primordiale. Pourquoi? Parce que avant de définir le radicalisme et la manière dont on se radicalise (et toutes les questions qui vont avec: ou? quand? pourquoi…), il faut d’abord prendre conscience, observer, interroger et comprendre les bornes normatives qui permettent l’évaluation de telles ou telles pratiques comme étant “extrêmes” ou non. Or dans la majeure partie des travaux en sciences humaines et dans les débats qu’ils soient médiatiques ou politiques, tout se passe comme si ce qui serait radical serait évident. Tellement évident qu’on ne juge jamais nécessaire de revenir dessus. C’est une grossière erreur.
En définitive, il n’y a pas de posture qui viserait à interroger les bornes normatives de la notion de radicalité qui, je le rappelle, évoque quelque chose qui serait excessif. Lorsque nous évoquons le RADICALisme ou encore l’EXTREMisme, à quelle(s) norme(s) de référence faisons nous appel? Tout ce qui est excessif l’est forcement par rapport à quelque chose. Si je dis: “c’est trop loin” cela sous entend: par rapport à, au regard de. Par exemple trop loin par rapport au temps que j’ai devant moi, trop loin par rapport à mes capacités etc. Si l’on retourne sur le problème qui nous intéresse, par rapport à quoi un élément peut-il être définit comme étant radical ou extreme? Par rapport aux références islamiques elles mêmes? Je doute que les savoirs collectifs, politiques ou médiatiques les maitrisent à ce point et les considèrent comme une norme. Par rapport au juridique? Non, puisque nous sommes capables de changer la loi pour faire entrer dans l’illégalité certaines pratiques (surtout musulmanes d’ailleurs) qui étaient jusqu’à là permises. Ainsi en 2004 la loi sur l’interdiction des signes religieux ostensibles à l’école venait interdire ce que la loi jusqu’alors permettait (à savoir, le port du voile à l’école).  Et qu’entend t-on d’ailleurs par “radical”? Certains évoquent “une posture qui retourne aux racines“, d’autres “quelque chose de trop, d’excessif“. Il faut absolument reprendre toute cette terminologie floue et volatile.

Déconstruire la notion de radicalité c’est commencer par s’interroger soi-même. C’est mettre en lumière les notions d’identité (nous), d’altérité (eux) et d’ipséité (moi).

  • La création d’une altérité  fantasmée.

Cette absence d’interrogation sur la terminologie et les concepts entraîne la création d’une altérité artificielle, antagoniste et souvent extérieure ou dit autrement, la création d’un autre que nous, au potentiel de culpabilité infini. En effet puisque nous éliminons consciemment ou non, la phase qui vise à d’abord nous questionner sur nous même, il devient plus simple d’accuser l’autre et de focaliser les crispations sur lui. La création de cette altérité imaginaire est une erreur qui fausse d’emblée le reste de la réflexion.

  • Une terminologie floue reprise sans complexe.

L’absence d’interrogation sémantique dans les travaux et les débats génère et entretient les ambiguïtés: tout se passe comme si des mots tels que islamiste, islamisme, salafiste, salafisme, radicalisme, extrémisme, fondamentalisme et tous les autres néologismes (islamo-fascisme…) seraient tellement évidents qu’il n’y aurait guère besoin de les définir. Or c’est précisément le contraire: ces mots n’ont aucune évidence définitionnelle et même aucune définition réelle.
Les discours deviennent pathologiques du fait d’une absence de définition commune. X et Y vont discuter en utilisant des termes clés qui auront peut être pour l’un comme pour l’autre comme pour Z simple auditeur, des significations différentes sans que personne n’en soit conscient.

  • La dictature du présent ou l’impossible ontogenèse.

Autre insuffisance: le fait social (le radicalisme, la radicalisation…) n’est analysé que sous l’angle à partir duquel il se présente ou qu’à partir de la manière dont on le présente.
C’est là encore une erreur pourtant tellement visible. Il n’ y a que peu de travaux de (re)mise en contexte ou de comparaison et donc aucun recul. Il faut absolument faire un travail d’ontogenèse (mot compliqué qui signifie simplement: étudier le développement de quelque chose, de ses origines et causes possibles) du problème en question qui va permettre de le saisir dans ses développements, dans ses contextes, dans ses milieux, dans ses origines et dans ses mutations. Agir en partant du problème tel qu’il est à l’instant “T” ou tel qu’il est présenté, c’est se laisser guider par l’émotionnel et la facilité. C’est aussi se laisser imposer des obstacles inutiles.

  • L’islam comme point de départ: l’erreur de la facilité.

De fil en aiguille, ces biais vont faire en sorte que c’est de l’islam dont on va partir pour penser le problème du “radicalisme” et de la “radicalisation”. C’est à nouveau une erreur. C’est encore une manière de designer l’autre comme responsable et point de départ mais aussi, d’exprimer son peu de goût pour la réflexion.
Étant donné que nous nous sommes épargnés un travail d’interrogation de la notion même de radicalité avant de se pencher sur le radicalisme, étant donné que nous sous sommes épargnés une réflexion sur nous même, puis sur les termes que nous utilisons et les réalités auxquelles ils revoient, puis, étant donné que nous méditons un phénomène sous le ronronnement tant de la paresse que de l’autosatisfaction qui nous empêchent un regard global le moins aliéné possible, il devient donc presque logique de déboucher sur cette nouvelle  erreur. Qui plus est, c’est une erreur qui rassure car elle nous conforte dans le fait que le problème réside bien chez l’autre et pas chez nous ou en nous. En outre, il est plus agreable et facile  “d’accuser” un élément déjà construit et tout fait.
Entendons-nous bien, questionner l’islam quant à ses impacts dans le problème qui nous intéresse n’est pas blâmable. Au contraire, c’est interroger une hypothèse. En revanche, il est plutôt aisé de comprendre qu’en science comme dans la vie en général, la quête “du secret” donc d’une certaine manière, de la vérité ultime qui résiderait en un endroit bien précis (dont facilement identifiable et immuable), est une chimère. La quête du secret, c’est surtout l’incarnation de la paresse, de l’étroitesse intellectuelle et cognitive et surtout, une atrophie des sens qui ne permet pas de comprendre que la vie est un éternel mélange tant de complexité que de simplicité, je ne dis pas simplisme, qui se combinent mais qui ne sont jamais seuls. La quête du secret, c’est ne pas avoir compris cela. Partir de l’islam pour expliquer les dérives et contradictions humaines c’est vouloir s’épargner les efforts de la réflexion et designer une chose toute faite.
En réalité partir de l’islam c’est éviter de partir de nous même et toute la procédure décrite ici va dans ce sens.
Partir de l’islam c’est expliquer que tel verset du Coran au contenu violent, relatif bien souvent à des passages que l’esprit médiocre et paresseux n’aura pas compris car s’épargnant l’effort de la maîtrise des disciplines (droit musulman, théologie, histoire, anthropologie…),implantera chez tous les musulmans de la planète, le germe de la violence. Partir de l’islam pour expliquer le radicalisme c’est ne pas comprendre que quelle que soit l’injonction ou le conseil, jamais celui-ci, quel qu’il soit, ne sera interprété et compris de la même manière par tous les récepteurs. C’est ne pas avoir compris que l’homogénéité des lectures et des comportements n’existe pas.

  • L’absence de posture introspective

L’absence de posture introspective, c’est ne pas voir que les individus mis en question (radicaux) ne sont pas exogènes vis à vis de nos sociétés mais sont issus d’elles. Elles ne sont pas le fruit de l’islam. Lorsque l’on évoque les affaires du voile ou relatives à la laïcité, on entend souvent que les personnes concernées doivent s’intégrer ou retourner dans les pays qui sont les leurs, sauf que nous parlons de français, nés en France. Il ne s’agit pas de touristes ou d’étranger.
C’est aussi ne pas voir que notre propre système occidental, moderne, post-moderne, post-industriel capitaliste, hyper-moderne, appelons le comme il nous siéra,  est à lui même, sans avoir besoin de l’islam, générateur de violence, d’injustice ou d’inégalité.
Le système du bonheur par la consommation est à bout de souffle. Un système qui encourage le “je” sans “l’autre”, l’absurdité du bonheur par la possession si possible compulsive et la contradiction de la liberté par l’aliénation du travail comme vecteur d’émancipation ne peut évoluer sans generer d’aberrations. D’ailleurs, l’existence de ce que je nomme “des constantes sociales” (il existe aussi des constantes psychologiques que je n’évoque pas ici) chez les individus se radicalisant sous l’image de l’islam (jeunes, souvent issus de la classe pauvre ou moyenne basse, capacité de consommation faible ou réduite à son maximum, issus de l’immigration…) accrédite l’idée d’une “agression du social” et de dérives dans les comportements (délinquance, violence…) liés à elle et qui précédent l’adhésion des individus à l’islam.

Prenons les romans de Zola, par exemple. Ils décrivent remarquablement les débuts et dérives d’une société capitaliste, nouvellement industrielle et certains méfaits qui l’accompagnent: exploitation, misère, violence, drame, déchéance,  soulèvement, rébellion… Ces conditions se sont transformées aujourd’hui. Elles n’ont plus les mêmes formes ni les mêmes impacts directs fort heureusement, mais il serait illusoire et bien naïf de croire que ces impacts auraient disparus. Cependant, dans les romans de Zola, est-ce l’islam qui fut à la source des violences?
D’une manière identique, même si les individus que nous souhaitons étudier actuellement se réclament subitement et souvent tardivement de l’islam, peut-on raisonnablement croire que les comportements socialement déviants qui sont les leurs (trafics, drogue, délinquance, violence…) sont le fruit de l’islam? L’islam est une variable qui arrive tardivement et qui sert de moyen de substitution à quelque chose de défaillant. Voir l’islam comme l’élément premier c’est être incapable de prendre de la hauteur et d’avoir une vision à long terme qui dépasserait 5 minutes.

CONCLUSION

Il est impératif de parer aux insuffisances et biais analytiques évoqués, non de par un ordre ou une méthode particulière, là n’est pas mon souhait, mais simplement par une prise de conscience dans un premier temps. Le reste suivra. Je ne promeut ni voie, ni méthode car ne crois ni en l’une ni en l’autre.
Je doute bien souvent de ce qu’il m’est amené à constater de par l’aspect évident de ce qui se porte à mes yeux ou mon esprit. Mais finalement, peu importe l’évidence. Si je la constate, je l’interroge quand même et s’il y a une quelconque insuffisance, je tente d’y répondre avec les moyens qui sont les miens.
La question du radicalisme est une question complexe qui ne peut trouver de développement cohérent sans posture introspective et surtout pas en concentrant son regard suspicieux sur l’autre. Elle doit aussi interroger nos savoirs, nos concepts et notre terminologie. L’homme vit par le groupe qui préexiste à lui. Sans lui, il ne peut survivre. Il le nourrit, l’habille, lui enseigne. De là, il se crée forcement des relations d’interdépendance multiples. C’est le propre des relations humaines. Si je veux interroger un quelconque problème relatif à l’homme, j’interroge tous ses éléments: moi, nous, eux. Interroger “nous” sans “eux” est impossible, “eux” sans “nous” également et “moi” sans “nous” ni “eux” encore moins.

  1. KHOSROKHAVAR Farhad, radicalisation, 2014 et le jihadisme, 2015.
  2. LIOGIER Raphaël, Le mythe de l’islamisation. Essai sur une obsession collective, 2012; Le complexe de Suez. Le vrai déclin français (et du continent européen), 2015.
  3. BOUTIH Malek, Génération radicale.

Medias et reseaux sociaux: des dimensions paralleles.

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Un monde qui change?

On entend souvent que le monde va mal, qu’il est en perdition, que les sociétés connaissent une inévitable involution dans bien des domaines qu’ils soient moraux, politiques ou sociaux. Les compétences auraient laissé place aux insuffisances et la vertu aurait cédé sa place au vice. Le monde serait moins sûr, plus violent, il serait au bord de l’agonie, du trépas, de l’implosion. Dans les années 80, certains démographes prédisaient même pour les années 2100, une terre avec plus 70 milliards d’habitants (rapport Meadows)… L’écroulement du monde n’est qu’une question de jours à en croire certains. Des hordes de “migrants” se précipitent en masse aux portes de nos sociétés et les ont même déjà “infiltrées”. Quand à nos adolescents, débiles et attardés, il ne respecteraient plus aucune limite et ne seraient plus que des zombis sans aucune competence intellectuelle ou cognitive.

Ces “constats partent du principe que le monde change ou à changé. Cela dit, s’exclure de ce monde dans sa complexité pour porter ce jugement est certes prétentieux mais surtout grotesque. Croire que le monde change mais qu’il change sans nous ou du moins, que nous, nous pouvons échapper à cette force est risible et irréaliste. Une telle idée d’imperméabilité est de l’ordre du fantasme. Certes, le papy de 90 ans ne sera pas très enclin à saisir les différences entre Windows et Ubuntu ou Apple et ne sera peut-être pas très familier avec internet et l’outil informatique ou, supposons même qu’il y soit complètement réfractaire pour des raisons x ou y parfaitement conscientes, il n’en demeure pas moins qu’il sera forcement affecté par ces outils qu’il rejette. Les individus avec qui il est susceptible d’entrer en interaction (ses petits-enfants, le boulanger, son voisin…) se servent de ces outils qui ont des impacts sur eux, sur leur façon d’être, de faire, de sentir et donc auront donc directement ou indirectement un impact avec ce papy avec qui ils interagissent.

Médias et effets pervers

Ce constat d’un monde devenu rétrograde est, pense t-on le fruit d’une forme individuelle de grande lucidité d’esprit et de sagacité peu commune que chacun s’attribue sans jamais penser que ce n’est peut-être pas le monde qui, dans son essence, change mais les outils avec lesquels nous le regardons, je ne dis pas la manière dont nous le regardons. Peu de gens regardent le monde…
Nombreux sont ceux qui l’abordent de par l’outil médiatique et ce dernier à connu d’importantes évolutions depuis plus d’une dizaine d’années avec l’apparition des chaînes d’information télévisuelles, des réseaux sociaux, avec la perte de vitesse des journaux papiers et enfin, avec la perte du monopole informatif des médias conventionnels.
Avec ces évolutions médiatiques l’information change. Elle est plus disponible, plus présente, plus “au cœur de l’info” comme aiment le dire les journalistes. Les chaînes d’info passent en boucle les événements sélectionnés par eux. Ça n’est pas un reflet du monde qu’ils projettent mais une sélection très drastique d’événements. Les infos tournant en boucle, l’alignement et l’entente des médias entre eux quant aux sujets à évoquer faisant que les mêmes chaînes passent exactement les mêmes infos aux mêmes moments, tout cela agit comme un effet de propagande. Nous ne disons pas que c’est là le but médiatique premier mais que l’effet est comparable.
Ainsi un acte violent, ou dont la mise en scène journalistique (il faut bien rendre l’insignifiant signifiant selon Bourdieu) accroît son potentiel dramatique, répété en boucle sur plusieurs chaînes simultanément donne l’illusion d’un acte dont la portée dépasse son aspect purement local et marginal voire statistiquement accidentel.
Ce genre de dérive est quotidien et s’inscrit dans la durée. Son déroulement répété consommé en masse à des répercussions sur les représentations collectives. Il y a une imprégnation et une intériorisation des biais (qui ne sont jamais évidement observés comme tels) qui vont faire de l’anedoctisme du nomothetisme et qui vont generer une distorsion de la perception.

Les réseaux sociaux: une nouvelle habitude de consommation pas forcement plus saine.

L’information via les réseaux sociaux va generer un autre effet.
A travers eux, et c’est là une nouveauté, les médias conventionnels vont perdre leur monopole. L’individu peut être générateur d’une information et la diffuser.
Autre nouveauté, la sélection individuelle et personnelle de l’info. Autrement dit, l’information médiatique peut désormais être personnalisable. On peut choisir l’info que l’on souhaite voir, lire ou entendre.
Ce choix peut contenir un effet pervers. Alors que l’on s’imaginait libéré de l’information sélective des médias conventionnels, voila que nous opérons nous même un schéma de sélectivité identique mais plus aliénant encore puisque fait par nous. Il était reproché aux médias classiques des informations anxiogènes, sélectives, partielles, partiales dictées par une ligne éditoriale orientée mais nous nous orientons dans nos choix informatifs vers une même configuration.
Si l’on focalise son regard sur un aspect plus micro encore, on remarquera une sélection dans la sélection. Certains comptes (twitter, Facebook…) d’individus créant ou relayant l’information se spécialisent sur un type de “fait”. Cela n’est en soi pas un problème mais cela le devient devant la logique informative et face à la péremption rapide de l’info, c’est à dire que la logique informative réclame de l’information spectacle (violence, misère, détresse…) et la péremption informative génère une information rapide, sans qu’il ne puisse y avoir de réelle exploration en profondeur: une information en remplaçant une autre, créant ainsi une sensation de vitesse et de cumul.
Cela devient également un problème lorsque les “sources” informatives de l’abonné sont réduites ou restreintes.
Autre problème de taille, ces biais combinés créent une impression de “fil rouge”. C’est à dire qu’ils créent une sorte de récit mediatico-historique continu. Une info montrant l’arrivée de migrant en masse, suivit d’une info sur la hausse du chômage peut generer une sorte de mise en logique (migrant = génère du chômage). Cela répété à de multiples reprises et à vitesse grand V termine d’inscrire le phénomène dans la logique.
Génération de l’info par tous et donc par n’importe qui, sélectivité informative en fonction des propres désirs de l’individu, spécificité informative accrue, information spectacle et flot informatif à vitesse exponentielle, tout cela accroît l’anarchie perceptive.

En guise de conclusion

Remplacer l’expérience vécue par l’expérience par procuration journalistique est une dangereuse opération qui se traduit par l’acquisition d’un pseudo savoir tronqué, partiel, partial et trop virtuel. En outre, ce savoir n’est pas le notre dès lors qu’il émane des médias traditionnels.
Pire, ce savoir biaisé peut devenir le notre si l’utilisation des réseaux sociaux est faite sans réflexion, sans feed-back, sans précaution et sans un minimum de méthode.
Il ne s’agit pas de diaboliser l’information par les réseaux sociaux mais de mettre en garde contre un usage anarchique et sans méthode.
Et mieux (d’un point de vue subjectif), je me demande s’il ne vaut pas mieux se couper un maximum de l’information sauf utilité professionnelle.
Les effets anxiogènes que les médias traditionnels imposent volontairement ou non et les mêmes effets que nous nous infligeons sont ils vraiment utiles? Ne peut on pas vivre pour nous même, pour nos proches, nos environnements en contact direct avec les réalités subjectives certes (et encore, cela n’est pas un gros mot ou une tare) mais vécues, personnelles et réelles?
Le droit d’informer et de s’informer c’est bien. Mais cette information, qu’en faisons nous. Elle est pour ainsi dire totalement improductive et stérile dans bien des cas.  A  été volé par B à Paris, C a détourné de l’argent à Moscou, un car s’est retourné à Dublin, des SDF sont morts de froid et M ancienne ministre tient des propos racialistes…Que faisons nous de tout cela? Rien.
Connaître pour connaître, connaître sans agir, et connaître pour oublier par la suite, à quoi cela sert-il?


Le prêt-à-indigner

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Une fois encore, notre incapacité à nous émouvoir autrement que par l’artifice et l’intervention, que dis-je, le catalyseur d’un tiers aussi vil que fou et incontrôlable qu’est la sphère médiatique, n’inquiète personne.

Nous sommes là, de nouveau, à être indignés, révoltés, dégoûtés par ce qui est porté à notre regard. Mais c’est une indignation qui insulte plus qu’elle ne compatit. S’indigner en fonction de la puissance du message médiatique ou d’une quelconque symbolique est ignoble. S’indigner le lundi à en vomir, le mardi en en être “barbouillé”, le mercredi à en ressentir une simple gène gastrique, le jeudi à ne plus rien sentir et les autres jours non plus est plus horrible encore que le mépris. Ça n’est même plus une émotion sélective, c’est suivre la mode (avec tout ce que le concept à de hideux, grotesque et d’insultant) de l’émotionnel, c’est aller là ou il faut être, c’est avoir la pensée du moment. Nous en sommes presque au niveau de la “bonne action” émotionnelle du jour:

De par mon abrutissement au quotidien que je vis très bien et sans complexe, de par mon endormissement intellectuel chronique, de par mon illusion de la vertu par le travail et le bonheur par la consommation, de par mon comportement tribal et primitif à ne voir que mon groupe d’appartenance ou pire, que moi même à travers une course aussi effrénée que misérable à l’égocentrisme débile et pitoyable, je dois faire ma B.A pour garder un semblant d’humanité et d’humanisme: je vais m’indigner pour une âme perdue. Je demeurerai une personne bien comme ça”

Triste mode que celle de l’indignation par les médiums “media” et “symbole”. De ces “ecoeurements” encouragés et transpirants la sincérité et la spontanéité , qui se souvient encore de ces 3 petits enfants explosés, visés précisément et ouvertement par un missile israélien sur une plage alors qu’ils jouaient sur une plage en Palestine? Qui garde une trace émotionnelle des enfants (pour ne citer qu’eux) du génocide rwandais et de ce qu’ils ont pu devenir? Qui se soucie encore des victimes du tsunami, des habitants de Fukushima, de la “petite fille au napalm” et bien d’autres?

En vérité les émotions passent, les infos aussi tout comme les états nauséeux. Certaines vies valent quelque chose, d’autres non. Ça n’est ni plus ni moins la leçon à tirer des ferveurs et des silences médiatiques et populaires. Ces morts ne servent qu’à alléger les consciences des bien-pensants, riches et surtout éloignés de lieux ou se tiennent les drames.
Il est naturel de ne pas pouvoir s’indigner pour toute la misère du monde. D’ailleurs à quoi bon le faire sans action derrière? Mais que l’indignation soit au moins sincere et durable.

La dignité est souvent le dernier bagage d’une personne. Ne le lui volez pas pour apaiser vos consciences.


Réflexions sur le journalisme de masse: visions, perceptions et réalités du monde.

On se demande souvent où va le monde. Nous le voyons avancer à une vitesse qui nous dépasse et nous courons tous pour le rattraper sans même savoir en réalité où nous, nous allons et où cela nous entraînera.
Dans nos sociétés mondialisées où la tendance est à l’uniformisation, cette impression semble amplifiée. Paradoxalement, l’individualisation croissante et l’autonomisation voire la responsabilisation grandissante à laquelle l’homme est soumis à un niveau plus micro, poussent à la sur-représentation du moi et de l’ego, donc à l’expression des individualités multiples, au moment même ou on construit une uniformisation à plus grande échelle (mondialisation). La situation est au passage, quelque peu paradoxale et schizophrénique.

Notre monde désormais calqué non sur l’homme mais sur l’idée de consommation, a réduit l’individu à un gouffre sans fond, constamment insatisfait par ce qui lui fait défaut.
Les impératifs de cette vie insatisfaisante et vouée à l’incomplétude nous poussent à ne nous concentrer presque qu’exclusivement sur nos besoins, nos envies, nos désirs sans cesse dopés, excités. Plus encore, il doivent être satisfaits de plus en plus vite.
Pour cela nous travaillons, motivés par le désir de consommer, par la peur de ne plus consommer, par la peur du manque, de la relégation et de la déchéance. Malheur, honte à celui qui ne consomme plus !
Alors nous travaillons à un rythme effréné. Ce rythme nous déconnecte chaque jour un peu plus du monde. Nous n’avons plus guère le temps de prendre en compte notre environnement. Seul importe le soi et le microcosme égotique. Les hommes se transforment et se réduisent à l’état de simples congénères, déshumanisés et autonomisés, chacun évoluant dans sa bulle en développant un regard toujours un peu plus myope et égocentrique
sur le monde. Les solidarités et les interactions se transforment. Des sociologues évoquent l’idée de “crise du lien social” (S. PAUGAM).

Mais, étrangement, dans le même temps, au fur et a mesure que nous restreignons nos échanges les plus primaires et nos considérations, nous ressentons le besoin de nous informer sur une échelle de plus en plus grande. On ne connaît pas notre voisin de palier mais on souhaite savoir ce qu’il se passe en Afghanistan. Le vieil homme du 8ème croisé souvent dans l’ascenseur à été retrouvé chez lui, mort depuis 1 semaine dans l’indifférence générale alors que l’émotion est à son maximum pour le décès d’une personne que l’on à jamais vu à 1000km d’ici.
Moins nous prenons en compte notre environnement proche, plus on veut savoir ce qu’il se passe en dehors de lui. Ce qu’il s’est passé à Paris, Rome ou Vladivostok génère en nous des attitudes, des émotions et des comportements artificiels vis à vis de situations que nous ne rencontrons alors pas à notre échelle, dans le réel et ou au quotidien. C’est par exemple dans les zones périurbaines où rurales, là ou il y à peu voir pas de personnes d’origine étrangère, que le vote frontiste se fait le plus fort. Là où les gens ne sont pas confrontés dans leur quotidien aux situations relatées dans les médias vis à vis de cette population.

Par quel biais se fait cet intérêt pour ce qui nous est abstrait et lointain? Rarement par la connaissance ou encore par la recherche qu’elle soit intellectuelle, théorique ou de terrain. Elle se fait avant tout grâce à un médium avec lequel nous ne pouvons justement pas entrer en interaction: les médias.

Se questionner sur le fonctionnement médiatique

Il convient de s’interroger sur le fonctionnement médiatique tel que l’a fait BOURDIEU. La question de l’objectivité est par exemple primordiale.
Les médias de masse présentent des limites de temps et d’espace. Un journal télévisé ou radiophonique ne dépasse pas un temps qui lui est consacré, la presse écrite est réduite à un nombre limité de pages. C’est limites ne peuvent exprimer un monde multiple, complexe et évoluant sans cesse. Les médias ne peuvent prétendre à l’expression du monde réel tel qu’il est. Il y a autant de réalité du monde qu’il n’y a en vérité d’intériorités, d’individus avec leur manière d’être, de faire, de sentir…

Il faut alors sélectionner ce qui va être montré ou dit. Des lors qu’il y a sélection, il y a choix, donc subjectivité(s).
Il convient ensuite de s’interroger sur la manière dont est sélectionnée ce qui doit être porté à la connaissance du récepteur.
3 éléments importants méritent d’être soulignés:

  • Le fondement commercial et mercantile du journalisme de masse.

  • Un système de vision du monde et de communication pathologique.

  • Le journalisme créateur contemporain de l’imaginaire collectif.

Le fondement commercial et mercantile du journalisme de masse

Dans une société à trame capitaliste, la question première d’une analyse doit concerner l’aspect financier. La finalité d’une entreprise quelle qu’elle soit est de générer un profit permettant la rentabilité. Le journalisme de masse n’échappe pas à cette logique.
Pour générer un profit, il faut être vu par un maximum de personnes. Cette affluence, signe de bonne santé génère de la publicité. On se bouscule et on paie cher pour passer son spot sur telle chaîne à telle heure. Pour cultiver ce succès d’audience, donc ce succès commercial et cette rentabilité, il faut fidéliser le spectateur qui se trouve être le maillon principal de la chaîne. Aussi, à ce tire pouvons-nous penser que le journalisme de masse est avant tout un métier commercial.

Comment fidéliser? Nous l’avons vu au début, la trame individualiste, l’encouragement de l’égocentrisme à travers la satisfaction compulsive des besoins, pousse au travail comme activité de libération, de réalisation de soi et de salut mondain. Ce type de comportement génère une paupérisation des relations sociales au moins d’un point de vue qualitatif. Nous ne sommes plus attentif aux autres et à notre environnement. Aussi, le journalisme agit-il comme “traitement de substitution“: nous sommes indifférent à notre environnement proche mais ultra sensible sur ce qu’il se passe dans le monde. Il est d’ailleurs bien rare que ce qui est montré du monde soit apaisant et rassurant. Ce sont souvent des images ou des récits violents, dramatiques au contenu souvent simpliste épuré de toute complexité.
A travers cela, on sollicite nos capacités désormais atrophiées mais toujours existantes à nous émouvoir ou nous indigner souvent d’ailleurs de manière sélective. On tente de toucher la fibre émotionnelle voir morale et cela pour encourager l’individu à réagir, se faire une opinion et, à défaut d’exprimer sa bonté avec son environnement, étancher sa soif d’émotion virtuelle et prendre sa “
dose de social” via l’information médiatique . Cela, le sociologue P. BOURDIEU le résume très bien:

C’est là bien souvent, que les philosophes de télévision sont appelés à la rescousse, pour redonner sens à l’insignifiant (…) que l’on a artificiellement porté sur le devant de la scène et constitué en événement, port d’un fichu (voile) à l’école (…) ou tout autre “fait de société” bien fait pour susciter des indignations pathétiques. Et la même recherche du sensationnel, donc de la réussite commerciale, peut aussi conduire à sélectionner des faits (…) qui peuvent susciter un immense intérêt (…) voir des formes de mobilisation purement sentimentales et caritatives ou, tout aussi passionnelles mais agressives proche du lynchage symbolique avec (…) les incidents associés a des groupes stigmatisés.

De plus, une information chassant l’autre, nous ne pouvons même pas méditer sur ce qui nous est montré afin de réfléchir sur le pourquoi, le comment, les impacts, ou quoi que ce soit d’autre. Il faut consommer l’information. Il faut l’ingurgiter, vite. Toujours vite. Même les émotions arrachées, extirpées du spectateur ne connaissent pas le luxe de se développer et de s’étendre. Rapide mais souvent: là se trouve la logique informative.

Un système de communication et de vision du monde pathologique

BOURDIEU souligne dans son analyse des médias, ce qu’il nomme “la circulation circulaire“. De quoi s’agit-il?

Nous avons tous remarqué que les journaux, peu importe leurs formats disent, à peu de choses prés et dans un ordre qui peut sans grande importance différer, la même chose. Pourquoi? Parce les journalistes ne regardent pas le monde. Ils se regardent entre eux pour savoir ce que les concurrents vont publier et de là, s’aligner sur eux sans prendre de risques en publiant la même chose. C’est la revue de presse.
On aperçoit très vite la pathologie communicationnelle, fonctionnelle et relationnelle qui en découle.

Cet état à des répercussions inévitables sur le téléspectateur, l’auditeur ou le lecteur.  Le fait que les médias évoquent partout et en tout temps la même chose produit 2 effets notables:

  • Un effet de propagande

  • Un effet persuasif

D’un point de vue sociologique, le concept de propagande se détache de la fonction purement péjorative que le sens commun lui donne pour la renforcer d’un aspect plus technique et objectif.  Le sociologue X. LANDRIN la définit comme:

un ensemble variable dans le temps de techniques de diffusion idéologique, de savoirs et de stratégies de pouvoir mis en forme par des groupes aux prétentions monopolistes ou hégémoniques, et destinés à construire ou à maintenir des allégeances sociales.

Nous n’irons pas de notre coté “accuser” le journalisme de complotisme ou quoi que ce soit d’autre (cela dit, l’idée d’étudier les rapports de proximité entre médias et pouvoir, médias et finance et ou médias et lobby décrédibilisée par BOURDIEU est au contraire, légitime et instructive) mais partirons du principe que le phénomène de propagande médiatique est moins le résultat d’une volonté propre qu’un effet pervers (encore une fois au sens sociologique) à savoir, pour citer R. BOUDON:

On peut dire qu’il y a effet pervers lorsque deux individus ou plus en recherchant un objectif donné, engendrent un état de choses non recherchés et qui peut être indésirable du point de vue soit de chacun des deux, soit de l’un des deux.

La répétition d’un message uniformisé et généralisé sans possibilité de divergence informative sous peine de déviance équivaut à une technique et un effet de propagande qui, par définition, se veut au final persuasif.
A ce titre, dans son ouvrage
La société de consommation, Jean Baudrillard explique:

La vérité des médias de masse est donc celle-ci: ils ont pour fonction de neutraliser le caractère vécu, unique, événementiel du monde, pour substituer un univers multiple de média homogènes les uns aux autres en tant que tels, se signifiant l’un l’autre et renvoyant les uns aux autres. A la limite, ils deviennent le contenu réciproque les uns des autres et c’est là le message totalitaire d’une société de consommation.

Bel exemple de synthèse.

Le journalisme comme créateur contemporain de l’imaginaire collectif

A travers le choix subjectif des faits sociaux destinés à être montré, le flot ininterrompu d’ informations, la répétition du message et son uniformisation, nous sommes amenés à nous interroger sur les médias comme force créatrice d’un imaginaire collectif au moment même où les individus s’individualisent et où les regards quittent les horizons pour se fixer sur les nombrils; en d’autre terme, au moment où le collectif disparaît pour faire place à aux individualités. Pourtant, l’imaginaire collectif au sein d’un univers individualiste, est plus vigoureux et présent que jamais. Comment expliquer ce paradoxe?

Nous l’avons vu, les médias de masse diffusent principalement des contenus à portée émotionnelle. Les émotions dépassent  les spécificités personnelles qu’elles soient psychologiques, économiques, sociales, culturelles ou autres. Elles sont le point commun de toutes et tous et s’étalent sur une palette restreinte et universelle (peur, joie, dégoût, tristesse etc). A travers des contenus, violents (guerres, exactions…)  anxiogènes (menaces, crises…) ou rassembleurs (morale, politique, patriotisme…) nous sommes interpellés dans nos émotions primaires qui nous sont communes.

Autre point commun, le nombre de personnes vivant complètement coupées du monde extérieur à travers soit l’impossibilité, soit le souhait est très faible. Autrement dit, nous sommes tous consommateurs de médias et dans bien des cas, nous recevons tous les mêmes contenus du fait de la circulation circulaire ou de la pathologie journalistique évoquée plus haut.

Enfin sauf exception, notre référentiel symbolique (selon les échelles) est globalement commun et transcende les disparités. Il est dès lors très facile de s’adresser à tous et de toucher tout le monde en effaçant ces disparités individuelles. D’une certaine manière et de façon très schématique, nous pouvons dire que le point commun entre tous, c’est la consommation médiatique alors que se renforcent dans le même temps les imperméabilités de classes, individuelles, ethniques, interactionnelles etc.

Pour résumer, les médias réussissent la prouesse de rassembler les individus à travers:

  1. La diffusion de contenus faisant appel à un socle émotionnel commun.

  2. Une consommation médiatique commune et généralisée.

  3. Un référentiel symbolique partagé.

Dès lors, il est facile de proposer une vision du monde à une société qui ne le regarde plus et où les individus ne se parlent plus, ne se considèrent plus. L’imaginaire collectif ne se crée même plus à partir de récits glorieux ou inquiétants au coin d’une cheminée via les histoires et les mythes,  il se crée de manière uniformisée à partir du contenu médiatique.

Pour terminer, nous ne pouvons conclure sans évoquer rapidement la théâtralisation  de l’information.

L’information devient un spectacle, parfois même un véritable film avec mise en scène, répétition, montage, découpage, mixage etc. Tout est fait pour suggérer, inquiéter, tenir en haleine, subjuguer le récepteur. Nous avons tous déjà entendu les tons de voix théâtralisés des journalistes lors d’un reportage “d’investigation” sur les pratiques frauduleuses de commerçants véreux, de dealers de drogues dans les quartiers, ou encore lors d’une pseudo “infiltration” en camera cachée dans une moquée souterraine, accessible uniquement grâce à l’emprunt de tunnels lugubres et obscurs dans une banlieue innommée, avec musique de fond inquiétante et battements rapides rappelant ceux du rythme cardiaque…L’information doit aussi être un spectacle.

Synthèse

La vision journalistique des médias de masse n’est pas une vision réelle du monde, pas plus qu’elle n’est une vision partielle. Elle est surtout une vision partiale, subjective et utilitariste. Elle ne se contente pas uniquement de sélectionner les faits, elle les oriente, les travaille et les dénature. Plus important, les médias de masse atomisent le fait en lui donnant une existence propre et autonome, le détachant alors d’une totalité ou d’une réalité contextuelle.

Le système monopolistique de l’info tel que nous l’avons survolé ainsi que l’effet propagandiste qui en découle sont autant de dérives qui peuvent amener, au delà d’une confusion massive, à une anesthésie intellectuelle et réflexive.


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