La construction de la radicalité : partie 2

La construction de la radicalité : partie 2

Comme chaque semaine, je publie des fragments de mon mémoire de master 2 de sociologie intitulé “Radicalité, radicalisme et radicalisation liés à l’islam en France“.

Aujourd’hui, toujours dans le thème de la radicalité, j’aborde la nécessité de prendre en compte nos propres perceptions et réactions à propos de l’objet “islam”. En effet, j’attire l’attention sur le fait que c’est avant autour de l’islam que gravitent les émotions et non autour de la notion de radicalisme ou de radicalisation. Aussi, il importe de comprendre que les charges emotionnelles que portent certaines thématiques contiennent des forces qui peuvent agir de maniere sous-jacente aussi bien sûr le producteur de discours que sur le récepteur et donc agir comme une force d’influence. Il convient donc de les mettre en évidence.

En outre j’introduis la nécessité de rapprocher Histoire et Sociologie pour tenter de comprendre comment se forme la perception commune que nous avons de la religion musulmane et qui semble influencer fortement les réflexions.

Extrait

LE RAPPORT À L’OBJET 

À travers l’analyse du rapport à l’objet, ici l’islam, nous souhaitons mettre en lumière les fortes charges affectives, émotionnelles et symboliques qui gravitent autour de nos thèmes centraux (la radicalité, le radicalisme et la radicalisation).

L’émission tout comme la réception de messages en lien avec un sujet dont la charge affective est forte ne produit pas les mêmes réponses psychologiques qu’avec un sujet plus neutre voire qui suscite l’indifférence. Evoquer une thématique qui aurait pour axe central la pédophilie avec un autre qui se concentrerait sur les modes de consommation de la choucroute fermentée en Alsace ne mobilisera pas les mêmes leviers symboliques, représentatifs et psycho-affectifs, tant d’ailleurs chez l’émetteur que le récepteur. De la même manière, l’islam et la radicalisation ne laissent pas sans réaction. Ce sont des sujets “sensibles”.

Ainsi que nous le disions en première partie, évoquer le radicalisme corse, basque ou encore irlandais n’impacte pas les esprits de la même façon que lorsque l’on évoque le « radicalisme islamiste ». Le radicalisme régionaliste ou séparatiste pourra être perçu comme moins violent, moins exogène, moins visible, moins fréquent, peut-être même plus légitime, plus acceptable lorsqu’il n’est pas tout simplement ignoré. Le « radicalisme islamiste » quant à lui sera lui considéré comme foncièrement plus violent, plus présent, plus ancien, plus grave, plus menaçant, fortement teinté « d’extériorité » et d’antagonisme, particulièrement « barbare » et ne pouvant que très rarement faire l’objet d’une posture désinvolte.

À ce titre, l’opinion (notion sur laquelle nous ne manquerons pas de revenir plus loin) impose même à l’individu de se positionner sur la question. Médias et politiques après chaque attentat perpétré au nom de l’islam, somment les « musulmans » (catégorie homogénéisante sans grande solidité sociologique) de se désolidariser des actes commis et de prendre ouvertement et ostensiblement position contre eux. Ne pas avoir été « Charlie » fut perçu par l’opinion, les médias et les politiques comme une position intolérable voire hostile et certains même invitaient à une traque et une dénonciation, y compris dans les écoles, de ceux qui ne seraient pas « Charlie » (Nathalie Saint Cricq le 13 janvier 2015 sur France 2.)

La question de la perception de l’islam est resolument indissociable de celle de la perception du radicalisme. Evoquer l’islam c’est évoquer l’étranger, c’est faire appel à des notions d’identité et d’altérité. L’évocation de la religion musulmane c’est non seulement évoquer un autre diffèrent, mais c’est dans le même temps faire appel à notre culture et à un socle imaginaire qui viennent presque instantanément se poser en barrage à l’islam et à tout ce à quoi il peut renvoyer : ses cultures (la religion musulmane est indiscutablement pluriculturelle), ses adeptes, ses normes, ses valeurs, son histoire, ses principes, ses manières d’être, de faire, de sentir… L’évocation de la « chari’a » invite aussitôt à brandir la déclaration des droits de l’Homme et la laïcité comme boucliers et remparts. La culture occidentale et plus spécifiquement française ne s’identifie jamais aux valeurs ou aux cultures islamiques quand bien même il existe des pôles bilatéraux d’influence. Au contraire, elle se définit presque en opposition à elles. Est-ce vrai vis-à-vis d’autres cultures ou d’autres valeurs pourrait-on demander ? Est-ce vrai vis-à-vis de la culture maorie, indienne, hindouiste, védique, bouddhiste, sud américaine ou animiste d’Afrique ? Certes, mais bien qu’identifiées comme étrangères, ces références tribales, culturelles, religieuses ou civilisationnelles ne suscitent pas pour autant une sensation d’antagonisme. Tout au plus, une sensation d’extériorité voire d’exotisme ou de curiosité quand il ne s’agit pas parfois de mettre en relation des points communs, mais jamais de franche opposition. Ainsi le sociologue Raphaël Liogier écrit : 

« Ainsi, à la différence de l’islam, le bouddhisme sera présenté comme la religion rationnelle, naturellement occidentale (…) Açoka, ancien empereur bouddhiste de l’Inde devient une sorte de prince éclairé, le Bouddha, un être tolérant, et le bouddhisme, une religion sans guerre. L’émerveillement à l’égard de l’islam est quant à lui assombri par l’image effrayante de Mahomet, sorte d’anti-Açoka, guerrier sanguinaire et polygame. On peut déjà percevoir une opposition entre le pacifisme supposé du bouddhisme et la barbarie évidente de l’islam. » (cf: Le mythe de l’islamisation, essai sur une obsession collective)

Plus loin, le sociologue explique cette fascination de par l’absence de contact historique ancien entre les societés bouddhistes et nos societés occidentales. Il y a donc un lien entre l’histoire et nos propres perceptions des autres.

En plus d’être rattachée à une perspective emotionnellehistorique voire mythologique (des travaux suggèrent que la désormais célèbre bataille de Poitier par exemple, relevait sans doute plus d’une razzia isolée sans vraiment de portée symbolique qu’une bataille grandiose et mythique telle que nous la dépeignons aujourd’hui. Cf: William BLANC et Christophe NAUDIN, Charles Martel et la bataille de Poitier : De l’histoire au mythe identitaire), notre perception actuelle de l’islam est également corrélée à des éléments d’influence plus contemporains. Je pense notamment à des problématiques sociales périphériques par exemple. Aussi peut-on alors évoquer la question des banlieues, de la délinquance ou de la violence par exemple. Nous soulignerons donc deux perspectives sociohistoriques contemporaines à partir desquelles la perception commune de l’islam semble se former : une perspective macroscopique et une perspective mesoscopique

Dans la partie de la semaine prochaine, nous aborderons ces perspectives macroscopiques et mesoscopiques en evoquant, pour la première, le declin des grands ensembles ou des “cités” en France entamé dans les années 70, puis pour la seconde, les evolutions et resultats dans ces mêmes zones. Nous verrons comment ce declin et les réalités actuelles (pauvreté, chômage, delinquance, violence, exclusion…) peuvent amener à structurer les perceptions sur l’islam et les “musulmans” au sein de l’opinion voire dans les médias et même en politique.


Mieux penser “le radicalisme” et “la radicalisation” ?

Les études et les discours sur le radicalisme et la radicalisation en France sont minés par deux choses : la croyance en un « universalisme radical » qui fait en sorte que nous pensons que ce qui est “radical” l’est naturellement et pour tout le monde, et la polarité artificielle qui fait que l’altérité est perçue comme une entité naturelle, autonome, à la violence immuable.

Les raisons sous-jacentes, conscientes ou non, demeurent:

  1.  La posture ethnocentrique : « Ce que je pense est vrai parce que JE le pense; ce que nous pensons est la vérité parce que nous le pensons ».
  2.  La volonté de mettre à distance l’autre, le barbare porteur de toutes les tares imaginables, y compris de projeter sur lui les nôtres.

En réalité il s’agit là d un invariant anthropologique, c’est-à-dire que nous retrouvons cela dans toutes les cultures, chez tous les « peuples ». Finalement, pour mieux pouvoir aborder le phénomène du rigorisme religieux (radicalisme) et de l’activisme violent (radicalisation), il faudrait d’abord que des ethnologues, pourquoi pas étrangers, puissent venir nous étudier dans nos manières d’être, de faire, de sentir l’autre afin d’avoir un feed-back sur nous-mêmes.

L’accepterions-nous sachant que l’ethnologie est avant une discipline occidentale qui, historiquement, souhaitait comprendre les peuples et sociétés « primitives » ? Sachant que nous sommes les « Lumières » ?


Le “contre-discours” : anatomie d’un échec annoncé.

Le gouvernement travaillait ces dernières semaines sur l’élaboration d’un contre-discours notamment en lien avec l’école

https://www.lemonde.fr/societe/article/2018/07/12/radicalisation-l-ecole-avance-a-tatons-sur-le-terrain-du-contre-discours_5330169_3224.html#xtor=AL-32280270

Cet article propose de revenir sur la notion même de « contre-discours » et tentera de démontrer pourquoi cette notion semble, en l’état actuel des choses, compromise voire inopérante y compris, et même surtout, à l’école.

Dans une première partie nous démontrerons et rappellerons l’importance d’utiliser une terminologie aux définitions claires et unanimes. Dans le même temps, nous soulignerons la nécessité absolue de prendre en compte la notion de radicalité.

Enfin, au sein d’une seconde partie, nous aborderons le contre-discours et ses failles structurelles à partir d’une perspective sociologique.

LE CONTRE-DISCOURS EST INCAPABLE DE DÉFINIR LA RADICALITÉ

Des termes inadaptés et imprécis

D’abord, il faut rappeler encore et toujours que la notion de « radicalisme » est vague et très imprécise. Tant que cet aspect flottant et nébuleux ne sera pas traité, il sera très dur d’élaborer quoi que ce soit. Ainsi que je l’expliquais lors de mon passage pour le concours de ma thèse en 180 secondes, la terminologie habituellement utilisée pour traiter la question renvoie avant tout vers des impressions et non vers du sens.


Sans travail de clarification de la notion, l’idée de contre-discours restera inopérante

Cela dit, on tente quand même de définir, certes très maladroitement, le radicalisme lié à un contexte islamique de deux manières :

  • idéologie du “retour à la racine
  • idéologie qui véhicule des idées ou des pratiques extrêmes

Le radicalisme comme “retour à la racine”

Le radicalisme comme idéologie du retour à la racine  pose problème dans le sens ou si le radicalisme c’est retourner aux racines de l’islam, alors on suppose des racines et des fondements islamiques foncièrement violents ou tout simplement perçus négativement étant donné que dans les usages, le « radicalisme » n’est utilisé que pour renvoyer vers quelque chose de péjoratif. Cela pose donc un problème d’objectivité.

Qui plus est, il faut de solides connaissances en théologie ou en islamologie pour savoir ce qui relève ou non des fondamentaux de l’islam. Le terme « litteralisme » traduit de manière plus adéquat la situation : les adeptes de cette voie ne reviennent pas aux fondamentaux mais ils neutralisent l’interprétation et le contexte. C’est différent. Parler de fondamentalisme ou de radicalisme est incorrect et trompeur car les termes laissent penser que les acteurs en question se réfèrent réellement à des enseignements islamiques originels. On en vient à penser ensuite que les musulmans doivent abroger certains passages du Coran et nous focalisons ainsi toujours un peu plus sur une violence perçue comme naturelle, interne et propre à l’islam.

Le radicalisme comme idéologie véhiculant des idées extrêmes

D’un autre côté, le radicalisme comme idéologie prônant des idées extrêmes pose un problème de taille : extrême par rapport à quoi ? Dit dans un langage plus sociologique : quelles sont les bornes normatives de la radicalité ?

En effet, une chose ne peut être extrême par rapport à rien mais toujours par rapport à un socle de référence ou un seuil d’acceptabilité, en deçà ou delà duquel nous passons dans l’extrême. Si je dis que “c’est trop loin”, cela signifie que c’est trop loin par rapport à quelque chose : par rapport au temps que j’ai devant moi, ou par rapport à mes capacités physiques etc. De la même manière, évoquer les températures extrêmes du désert sous-entend extrêmes par rapport aux températures de la biosphère  ou par rapport aux températures supportables par l’homme. En effet, si l’on compare maintenant les 60 degrés du désert avec la température à la surface du soleil, ceux-ci paraissent désormais dérisoires et le caractère extrême perd tout son sens car la référence a changée.  « Extrême » sous-entend toujours un repère normatif ! Parler de radicalisme devrait aussi nécessairement supposer des bornes normatives identifiables, or ce n’est aujourd’hui pas le cas.

Insister sur la précision et clarification terminologique est très important car globalement, les sujets se rapportant de près ou de loin à l’islam viennent se charger presque aussitôt d’émotions. Émotions qui charrient avec elles nombre de stéréotypes, imaginaires, antagonismes, admirations/détestation, fantasmes… Aujourd’hui, 35 ans d’information médiatique sur l’environnement islamique n’a apporté rien d’autre qu’une solidification et un renforcement de ces stéréotypes allant vers toujours plus d’antagonisme. Il faut neutraliser l’imaginaire collectif entretenu par une terminologie inadaptée, inadéquate et dépassée pour favoriser aussi bien l’écoute neutre que la connaissance. Le savoir passe aussi bien par la précision que par le soucis d’exactitude.

Il faudra donc distinguer l’ activistme violent et ceux tentés par cette voie avec le “radicalisme” que nous préférons appeler “rigorisme religieux, lequel ne tombe pas, dans une grande partie des cas, sous le coup de la loi.

La radicalité : une donnée négligée et errante

Nous sommes incapables de définir un contre-discours opérant parce que nous ne sommes pas capable de définir la radicalité que nous croyons universelle et naturelle. De ce fait, nous pensons le radicalisme selon une même logique universaliste. Or, en réalité dans les faits, le radicalisme est une donnée floue, déterminant généralement une forme obscure de déviance ( ce qui est « normal » de ce qui ne l’est pas) définie soit par les médias, soit par les décideurs politiques. On se souviendra par exemple lors des attentats de Charlie Hebdo, qu ‘une journaliste sur un plateau télé invitait à “reperer et traiter” ceux qui “n’étaient pas Charlie”, selon l’expression, y compris dans les écoles.

Pour autant, on pouvait tres bien condamner fermement les actes en question sans pour autant “être Charlie“. Il fallait absolument ” être Charlie” sans critique ni reserve.

Pour autant, dans les faits, ne pas être Charlie n’est pas illégal. Aussi avons nous ici une illustration d’une deviance impulsée par le médiatique et qui s’inscrit durablement dans l’opinion mais qui impacte aussi le politique et finalement la “question radicale”.

La référence à la sphère juridique semble être une base de départ exploitable pour tenter de « borner » ce que l’on appelle grossièrement le « radicalisme » même si elle n’est pas parfaite. Le droit est non seulement une source « objective » (je ne parle pas de son application) mais aussi une source consultable et identifiable . Ce n’est pas aussi vrai pour la morale ou la culture, deux éléments extrêmement imprécis et subjectifs, souvent évoqués pour se différencier de l’autre (migrants, enfants d’immigrés…) ou d’un élément perçu comme exogène (islam).

PLAN NATIONAL DE PRÉVENTION DE LA RADICALISATION 2018 : LE SOUHAIT D’UN CONTRE-DISCOURS

Ce rapport a été présenté le 23 fevrier 2018 par le Premier ministre pour tenter de prévenir la radicalisation

https://www.gouvernement.fr/sites/default/files/contenu/piece-jointe/2018/02/2018-02-23-cipdr-radicalisation.pdf

On y note le souhait de voir émerger un contre discours. Néanmoins, le plan en question voit son efficacité limitée du fait justement de ce flottement aussi bien terminologique que conceptuel. À titre d’exemple, après lecture, nous ne sommes pas plus informés sur ce que la radicalisation. Elle reste un élément obscur, d’appréciation à « vue de nez » selon les impressions personnelles des acteurs « légitimes » ou légitimés par les décideurs politiques.

La mesure 17 évoque l’idée d’un « contre-discours républicain sur plusieurs registres (…) auprès de publics divers, notamment les jeunes et les femmes » (on se demandera au passage ce que l’on fait des hommes adultes…). Pourquoi cette idée de contre-discours semble, en l’état, toujours aussi peu applicable ?

Discours (violent) et contre-discours

Un contre-discours sans plan de navigation

En sus des points précédemment évoqués, la notion de contre-discours en France demeure bancale et fragile parce que le contre-discours ne sait pas à quoi s’opposer et comment le faire. Il tente de s’opposer de front à la force du Discours (violent) alors que les forces engagées ne sont pas les égales. En effet, d’une part le contre-discours est en position de suiveur, c’est-à-dire qu’il réagit avec retard, mais en plus, il cherche à utiliser la méthode de l’autre (argument vs contre-argument). On risque de tomber dans une dynamique quelque peu enfantine du « c’est celui qui le dit qui l’est ». La posture est passive et ne fait que réagir aux propos de l’autre. Le contre-discours n’impulse aucune dynamique et ne peut dès lors pas reprendre la main.

Un discours qui propose, un contre-discours qui ne propose rien.

Qui plus est, alors que le discours propose des « avantages » ou des “bénéfices” (félicité éternelle après la mort qui n’est pas considérée comme une fin mais comme un commencement, récompenses divines dans l’au-delà, paradis, intercession le jour du jugement dernier pour ses proches, augmentation du capital « hasanat » c’est-à-dire « bonnes actions » qui favorisent l’entrée au paradis…) et mobilise aussi bien un espoir en un futur glorieux et des contres-parties, le contre-discours, lui, ne propose rien à travers ses références à de vagues  slogans flous totalement abstraits (vivre ensemble, morale républicaine, discours républicain …) et quelque peu dépassés voire contre-productifs.

On propose un modèle de vie rejeté par les acteurs violents et ceux tentés par cette voie pour les tenter de les dissuader.

Ensuite, il faut comprendre que le basculement dans l’activisme violent et dans le rigorisme religieux suggère l’adoption d’un paradigme totalement différent en rupture avec celui d’origine. Dit autrement, on va rejeter un mode de vie axé autour d’une idéologie dominante (ici le bonheur par la consommation et donc par le travail) pour en adopter un autre qui fait davantage sens pour l’acteur (l’islam ou ce qui est supposé être islamique). Vouloir proposer un retour à un modèle qui est violemment rejeté par les acteurs en question est aussi aberrant qu’improbable. Sans compter que le modèle proposé est, d’une part fort peu rassurant (chômage de masse, concurrence forte sur le marché du travail, inégalités profondes, individualisme, responsabilisation croissante des individus, ) mais en plus, il ne promet aucune garantie de succès comme le ferait une religion au moins dans l’au-dela : faire des études ne garantit pas un travail, pas plus que travailler protégera du besoin ou ouvrira les portes d’une vie équilibrée et enrichissante. Bien au contraire, s’ouvrent des portes qui donnent vers un monde structuré entièrement autour de l’emploi et de l’argent, ou règne une féroce concurrence sur un marché du travail aussi saturé qu’en pleine évolution au sein du quel, ceux du bas de l’échelle se trouvent être les primo-pénalisés (cf Robert Castel “l’insécurité sociale, qu’est ce qu’être protégé“). Marché du travail fondé sur un capitalisme désormais dérégulé, amoral voire immoral dont la remise en question ou la critique n’est ni l’apanage exclusif des « fous d’Allah » ni des anarchistes. Tout cela, plongé dans une soupe dont l’individualisme poussé à son paroxysme est l’ingrédient principal. L’individu est désormais responsabilisé de tout y compris de ses échecs sociaux, professionnels voire personnels. Ce renvoi vers davantage de soi ne peut être que scarifiant alors que l’homme a toujours été un animal éminemment groupal et non social (au sens sociologique du terme ). Il n’y a plus de soupape de  décompression ou de sécurité : l’individu ne peut même plus se retourner vers « les siens » ou tenter de se développer auprès d’eux (surtout si musulman, arabe ou d’origine arabe), autrement risque de tomber l’infâme disqualification communautariste (qui n’a aucun sens en sociologie d’ailleurs) … Au passage, subtilité de la langue et différence de perception et de traitement : communatrisme pour les uns, « réseaux » pour les autres…

La société moderne a réduit l’homme à son employabilité. Un président disait il y a peu : « Il y a ceux qui réussissent et ceux qui ne sont rien »

http://www.lefigaro.fr/politique/le-scan/2017/07/02/25001-20170702ARTFIG00098-emmanuel-macron-evoque-les-gens-qui-ne-sont-rien-et-suscite-les-critiques.php

Ceux qui “réussissent” ne sont pas ici les vertueux, les philanthropes ou que sais-je. Il s’agit de ceux qui réussissent notamment d’un point de vue économique. Malheur aux pauvres et aux assistés, aux improductifs et aux inemployables… Dans le même temps, on se trouve face à des individus (activistes violents ou tentés par la voie de la violence) moins en quête de biens matériels pour certains que de sens. Certes, la voie utilisée, celle de la violence est injustifiable mais nous ne sommes là que pour comprendre une logique, une mécanique qui amène à des choix aussi morbides que destructeurs. Aussi, proposer de revenir dans « les clous » en offrant un système ou l’individu est réduit à un agent anonymisé de production et de consommation dans un « jeu » ou c’est « chacun pour soi » au sein d’ un univers peu rassurant, vide de sens (vivre pour travailler et consommer) ou chacun est en concurrence permanente avec l’autre est complètement en dehors du bon sens. Ne voir que la violence de l’autre sans prendre en compte celle du système dans lequel nous évoluons c’est être aussi partiel que partial et manquer d’objectivité. Pour mieux saisir les mécanismes en jeu, nous devons absolument cesser de vouloir expliquer les problèmes en partant de l’altérité comme unique piste explicative. Nous devons nous positionner dans une macro analyse ouverte et pluridisciplinaire et ne surtout pas s’aligner sur une temporalité et des objectifs médiatiques (très court terme / sensationnalisme/ profit) ou politiques (court-moyen terme / communication-rééléction).

Désir d’exister et d’être reconnu

Vivre en société, c’est vivre dans la perspective de l’anonymat. Vivre en communauté, c’est connaître et reconnaître l’autre. Comment ça ?

La sociologie se fonde sur la différence entre deux éléments : la communauté VS la société (le lecteur est invité à abonner la notion de communautarisme. Cela ne veut rien dire, ni sociologiquement ni juridiquement).

En quelques mots. La révolution industrielle (invention de la machine et de la production à grande échelle) et la révolution française (décapitation de Louis XVI pourtant considéré comme représentant de dieu sur terre qui n’a produit, au lendemain de sa décapitation, aucune punition divine, entraînant de facto un désintérêt pour le religieux) ont changé la face de l’Europe sur bien des aspects (on pourrait ajouter également la découverte et la synthèse des principes actifs en pharmacologie qui ont permis un meilleur contrôle de la maladie, de la vie et donc de la mort, affaiblissant un peu plus la puissance et l’idée de dieu ou de fatalité) .Ces deux événements ont généré une vie passant d’un mode communautaire (groupal) à un mode de vie social (société). Des hordes de gens quittèrent les campagnes pour les villes nouvelles afin de gagner salaire. Cet exode massif pour les raisons exposées a entraîné non seulement des regroupements humains importants, mais aussi des changements profonds sur bien des points ainsi que nous le disions : démographie, économie, sociologie, santé…

En communauté…

En communauté, l’individu existe dans des groupes plus ou moins restreints (une caravane de touareg dans un désert par exemple). Il ne vit pas pour lui mais pour le collectif et celui-ci le protège (le touareg ne cherche pas à exister indépendamment des autres mais tente de contribuer au fonctionnement du groupe et de la caravane). Il en résulte, en contre partie, un fort pouvoir coercitif et de contrôle par le groupe sur le groupe. L’individu n’y evolue pas de manière anonyme : il est connu et reconnu par les différents membres, et les systèmes de solidarités entre les individus sont forts. L’existence et la survie du groupe dépasse celle des individus qui le composent d’ou les liens très forts de solidarité. Le fonctionnement de l’armée est très ressemblant.

En société…

Dans le mode social, l’individu évolue… en société. Le nombre d’individus est très important. La personne est noyée dans la masse et devient anonyme. Elle est surtout un numéro dans un système bureaucratisé et impersonnel. La personne n’existe pas pour le collectif mais avant tout pour elle-même. Il s’agit de soi pour soi. Lorsque l’on réussit professionnellement par exemple, les voisins n’en profitent pas et ne sont pas impactés par cette réussite.Les solidarités en société sont très faibles ou artificielles, comprenez: organisées.

Tout cela pour dire quoi ?

La particularité des activistes violents ou des rigoristes religieux réside dans le fait que ces derniers rétrogradent leur système de relation en passant d’un modèle social à communautaire. On réduit son cercle social autour d’un noyaux forcément plus restreint. Les solidarités sont plus fortes, on ressent la puissance du collectif, l’individu n’est plus anonyme, l’impression de vivre pour quelque chose (la cause, le groupe) fait et donne du sens, on mange ensemble, on prie ensemble, on médite ensemble, on structure sa foi ensemble. Le sens de l’aide et du partage est très développé. On retrouve, encore une fois, ce mode d’être et de solidarité groupale et donc communautaire au sein de l’armée. Armée dont les discours en interne opposent eux-mêmes la vie militaire, forte, avec ses valeurs et son honneur, à la vie « civile » dont l’individualisme, les inégalités et parfois le laxisme sont critiqués.

La choix de la vie en collectivité est ainsi une réaction de l’individu voire du groupe face à un systeme social qui renvoie sans cesse vers plus de solitude et d’incertitude. Aussi, proposer un contre-discours qui vise à « vendre » un modèle social abandonné et critiqué en profondeur par les acteurs est incohérent. Retourner dans une vie anonyme voire, par certains aspects, déshumanisée et déshumanisante est une proposition non seulement grotesque mais aussi sans intérêt pour ceux qui ont pu rejeter avec violence ce modèle. C’est être à contre -courant des réalités et des connaissances du terrain.

A L’ECOLE ?

Le contre-discours à l’école est une question délicate. L’ecole n’est plus un facteur « d’intégration », mais surtout elle ne semble plus perçue comme telle dans bien des quartiers. Par « intégration », il faut entendre « intégration à ce qui est au fondement de nos sociétés » à savoir : le marché de l’emploi.

Le mythe de l’école comme vecteur de progression sur l’échelle sociale est en décomposition. Aujourd’hui il y a désormais le célèbre : « désolé, vous êtes surdiplômé » et les discriminations à l’embauche à compétences égales entre un français et un Français d’origine maghrébine par exemple ne sont plus à prouver : s’appeler Mamadou ou Abel Kader ne facilite ni l’accès à l’emploi ni au logement.

L’ecole est surtout le lieu de reproduction du système (cf P. Bourdieu / O. Aktouf).

Elle est l’institution qui véhicule le savoir dominant par le groupe dominant. Elle est même un acteur actif producteur d’inégalités. Dans les écoles huppées de la capitale, à la sortie de la 3eme, on ne propose pas de formation en chaudronnerie ou en réparation de pneus pour machines agricoles mais on dirige vers des voies générales dans des lycées qui propulseront vers des études supérieures de qualités. Inversement, à la sortie des collèges en banlieues ou dans certains territoires, on propose automatiquement des voies vers des apprentissages, des formations manuelles en alternances. Dit de manière plus socio-économique : le besoin d’ouvriers ou d’employés peu qualifiés se comble, par le système, de cette manière. On répondra qu’il faut bien des agents pour accomplir ces tâches, pas dégradantes par ailleurs, mais on est en droit de se demander ou est l’égalité si l’accès à la réussite sociale, économique et professionnelle est deja tracée en fonction de la zone géographique ou se trouve l’établissement scolaire et de sa fréquentation. Ceux qui s’en sortent ne doivent pas servir d’exemple pour illustrer la possibilité de la réussite. Ils sont des « survivants ».  Pour revenir à nos propos, soyons clairs : ce n’est pas en étant agent d’entretien que la réussite sociale tendra les bras. La voie de l’apprentissage est bien valorisée par la sphère dominante certes mais… pas pour elle ou pour ses enfants…

Que l’État, perçu comme schématiquement responsable de ce « découpage » socio-economique, organise des contre-discours dans des lieux incarnant aussi bien son autorité que sa représentation comme l’école risque de poser problème. C’est de cette manière que j’interprète les résultats d’Olivier Galland (“La tentation radicale“) à propos de son enquête sur la radicalité des jeunes à l’école. Ce dernier expliquait les inclinaisons des élèves « musulmans » dans les établissements scolaires difficiles pour les « idées radicales » du fait de leur sympathie ou adhésion à l’islam. Or j’explique plutôt les réponses subversives, entre autres, par l’attitude de défi dans un lieu symbole d’autorité et d’incarnation de l’État ou du pouvoir qui n’a cessé depuis 20 ans de s’opposer à l’islam, jusqu’à l’absurde parfois, à travers la laïcité. Aussi, tenir un discours officiel de contre-radicalisation, peu importe la qualité des arguments, dans un endroit normatif par excellence, producteur d’inégalité profonde et incarnant les injustices perçues, réelles ou imaginaires, de l’État ou de la société semble plus que douteux. Il y a peu de probabilité de voir les individus les plus sensibles aux discours violents ou ambigus fondre devant un contre discours en milieu scolaire.

CONCLUSION

Il faut avant tout comprendre contre quoi on souhaite lutter et avec quel(s) outil(s). Pour cela il faut commencer par bien définir. Lutter contre l’activisme violent et les discours violents est une chose, lutter contre le “radicalisme” en est une autre plus hasardeuse car ce concept est sans contour. Le “radicalisme” ne s’oppose pas nécessairement au Droit. Aussi, lutter contre ce que la loi permet doit nous amener à nous poser des questions sur le fond, la forme et la méthode.

Pour lutter contre les discours violents, il faut que les décideurs prennent conscience que c’est moins l’islam qui est au centre du mécanisme, qu’une certaine forme de contestation et de critique sociale. C’est davantage cela qu’il convient d’exposer plutôt que de céder à la tentation de l’explication facile qui ferait de l’islam l’épicentre de la violence. La variable islam est une donnée à prendre en compte, c’est vrai, mais non de la manière dont nous le faisons actuellement. Non en opposant charia et droits de l’homme, non en opposant “nous” et “eux” (musulman), non en opposant “vivre-ensemble ” et djihad mais plutôt en comprenant des subtilités plus profondes que nous refusons pour l’instant à la religion musulmane parce que nous préférons considérer l’islam comme un “bouillon d’inculture” selon l’expression de Bruno Etienne. Mais plutôt en étudiant la différence entre la notion de temporalité l’islam et  celles de nos sociétés modernes par exemple (qui donnera lieu à un prochain billet)

Les décideurs mais aussi les chercheurs doivent également prendre conscience que le contre-discours ne s’appuie aujourd’hui sur rien et ne propose aucune contre-partie concrete ou viable capable d’entrer en concurrence avec le discours (violent). Lutter à coup de “république” à tout va ou de “morale républicaine” ne convaincra pas grand monde.

Enfin, l’origine étatique du contre-discours risque d’etre un frein à son efficacité potentielle. Des années de communication politique et médiatique à propos de la laïcité que nous avons défini grâce à une perpétuelle et systématique opposition à l’islam et cela jusqu’au ridicule (taille des jupes par exemple) ne peuvent s’effacer aussi facilement.


La journaliste Sonia Mabrouk évoque l'islam politique

La “radicalité errante” ou la perception “à vue de nez” de la radicalité.

La journaliste Sonia Mabrouk évoque l'islam politique

http://https://www.i24news.tv/fr/actu/france/175993-180530-l-islam-politique-n-est-pas-compatible-avec-les-valeurs-francaises-s-mabrouk-a-i24news

Au sein de mes travaux, j’attire l’attention sur nécessité de penser la notion de radicalisme et le concept de radicalité vis-à-vis du Droit afin de fonder les analyser sur une structure objective et avec des bornes référentielles identifiables.

Ici, les propos de la journaliste (ne pas s’arrêter au titre) sont une illustration d’une perception “errante” de la radicalité, c’est-à-dire fondé sur une perception subjective érigée en référence. On evoque ce qui nous semble radical sans reference objective mais en fonction soit des discours ambiants et dominants, soit des impressions personnelles. Pourtant, les propos en question s’opposent au droit et particulièrement à la liberté de conscience ET de culte en voulant confiner le religieux au privé.

On remarquera également l’usage de “mots-clés” (islam politique), dont les définitions sont vagues mais fortement connotées au sein de l’opinion, afin renforcer le poids des propos. L’usage de ces mots-clés sert à valider par l’emotion et l’impression les discours enoncés (au sein de l’opinion, l’islam politique on ne sait pas ce que c’est mais c’est grave).

L’étude du radicalisme et de la radicalité doivent ABSOLUMENT prendre en compte nos propres discours, nos propres insuffisance et excès si l’on souhaite une analyse globale et objective. Il s’agit d’un phénomène bilateral qui s’inscrit dans un systeme (differents pôles qui communiquent entre eux) et non à travers des unités homogenes antagonistes (pôles isolés, hermetiques et en opposition).


Interdire le “salafisme” : peut-on sérieusement interdire une impression ?

La proposition pourrait faire sourire si elle n’était pas sérieuse. Pourtant, elle émane d’un ancien premier ministre qui propose d’interdire le salafisme pour lutter contre le terrorisme…Cette « proposition » illustre trois choses:

  • La terminologie que nous utilisons (islamisme, fondamentalisme, radicalisme…) ne renvoie que vers des impressions.
  • Tant que le radicalisme n’aura pas de signification claire, neutre et objective, l’étude de l’activisme violent restera à l’état embryonnaire étant donné qu’on ne sait pas ce que cela veut dire.
  • Notre fascination à rechercher des causes strictement exogènes (islam, immigration, salafisme, islamisme…) pour expliquer les maux de notre société et notamment le terrorisme et l’activisme violent.

Au risque de surprendre, le salafisme tel qu’il est entendu dans un sens commun, politique et/ou médiatique n’existe pas. Je ne dis pas que le « rigorisme religieux »  qui mène ou non à la violence est un mythe, mais imaginer que des individus s’identifient et se nomment eux-mêmes « salafistes » est une chimère. De la même manière, imaginer que des mosquées se revendiquent publiquement ou secrètement « salafistes » est également un fantasme. Il y a bien des individus qui se sont, certes, réclamés des « salafs » ( les “salafs” représentent les proches prédécesseurs du prophète de l’islam) en France à travers des attitudes ascétiques, mais ces revendications n’ont jamais été répendues ou uniformisées. L’ascétisme religieux en France lié à une pratique islamique ne date pas d’hier. Dans les années 80, la « grande mode » pour les convertis ou ceux qui se trouvaient une soudaine ferveur religieuse était de séjourner 40 jours au Pakistan : Coran, turban, pantalon court, barbe, djellaba, siwak dans la bouche, parfum à bille dans les poches, chaussettes de cuir… Il y avait une volonté d’imiter la vie du prophète, pour autant la référence aux « salafs » n’était ni automatique ni particulièrement généralisée.

Interdire un groupe constitué autour d’un noyau dur et identifié comme « Forzane alizza » par exemple, qui avait été dissous sous la présidence de Sarkozy était par contre tout à fait possible et réaliste, y compris juridiquement : le groupe avait une existence objective ! D’ailleurs, l’opération fut rapide et se fit avec succès.

Le salafisme, dans son usage de masse actuel, n’est qu’un mot plus ou moins récent qui remplace progressivement les termes vieillissants d’intégrisme, de fanatisme ou de fondamentalisme. On comprend d’ailleurs mal la différence entre un fondamentaliste et un salafiste. Ces qualificatifs n’existent que dans l’esprit de ceux qui possèdent le pouvoir de nommer : aucun activiste violent ou adepte d’une forme de rigorisme religieux ne vous dira qu’il est un salafiste, un fondamentaliste ou un islamiste. Ces termes signifient tout simplement chez leurs utilisateurs un « islam pas bien ». Sans plus de précision. Imaginer le salafisme comme un ensemble d’individus ou de groupes parfaitement constitué, identifié avec des structures concrètes est totalement absurde.

Etant donné que le salafisme réside pour nous à l’état d’impression, il est difficile de lutter physiquement contre quelque chose de vague. Comment définir le salafisme ? Par des habitudes vestimentaires : turbans, pantalons au-dessus de la cheville et djellaba ? Une telle manière de se vêtir est-elle illégale ? Non. Par des pratiques isolationnistes : un entre-soi religieux, social, cultuel et culturel ? Est-ce illégal ? Non. Par une volonté de s’en tenir à une parfaite imitation du prophète ou de ses compagnons ? Dès lors qu’il n’y a pas d’attitude allant à l’encontre de la loi, est-ce interdit ? Non.

La proposition de lutter contre le salafisme est non seulement grotesque mais farfelu. Si par salafisme, l’ancien ministre sous-entends une manière de se vêtir, de s’isoler et d’adopter un mode de vie supposé être ascétique sans qu’il y ait de conduite illégale, alors la proposition est intenable. Si par salafisme il entend terrorisme, alors forcement il faudra lutter contre, et proposer d’interdire les groupes terroristes… En voila une proposition incroyable…

Cela reste néanmoins toujours plus facile que de chercher des implications sociales et économiques à l’activisme violent en France. Valls avait à l’époque d’ailleurs appelé cela des « excuses » sociologiques, psychologiques etc., alors que des extraits du rapport IFRIqui sera disponible dans son intégralité le 10 avril (« 137 nuances de terrorisme. Les djihadistes de France face à la justice ») montre la réalité de ce que je nomme dans mes travaux des « constantes » comme l’origine sociale et géographique, le niveau scolaire, l’errance professionnelle, la pauvreté…

Il est toujours plus facile d’attribuer une cause exogène à la violence ou à nos maux : c’est la faute de l’islam qui contient les germes de l’antisémitisme et tant pis si l’islam est une religion sémitique. C’est la faute de l’islam qui contient les germes de la violence sociale et tant pis si la grande majorité de la population musulmane de la planète n’est pas violente, et tant pis si cet ensemble comprend et applique l’islam comme un vecteur de paix, même si chaque musulman prononce le fameux « allahou akbar » à travers ses prières quotidiennes 270 fois par jour.


La déradicalisation en France: faiblesses et dysfonctionnements.

Par soucis de concision pour le lecteur, le thème abordé dans cet article donnera lieu à 2 billets : le premier sur l’étude d’une problématique fonctionnelle de la notion de “déradicalisation” en France / un second à propos d’une problématique plus spécifiquement éthique et propre aux sciences humaines et sociales à savoir : est-ce le rôle d’un sociologue de participer à l’élaboration d’un contre-discours visant à lutter contre l’activisme violent ?

 

  1. CONTEXTE

La notion de déradicalisation est relativement récente dans les usages, y compris dans les sciences humaines et sociales. Son usage prend justement une certaine ampleur avec l’idée que les activistes violents qui sont partis rejoindre les zones de guerre (Syrie, Irak…) il y a quelques années, pourraient désormais retourner dans les pays d’origine qui sont les leurs. Cette perspective se voit renforcée par la perte du support territorial de Daesh en Irak et en Syrie.

 

  1. LA DÉRADICALISATION : UN FONCTIONNEMENT PLURIEL

2.1 Selon les pays

D’abord, la “déradicalisation” n’est pas un concept proprement monolithique. Même si la notion est assez récente, elle est abordée différemment dans le monde. Elle est pilotée par des méthodes et des principes différents dans certains pays arabes (Arabie Saoudite par exemple), dans certains pays asiatiques (Indonésie, Philippines …) et au sein des pays occidentaux. Son principe de fonctionnement n’est universel et unique. J’invite le lecteur à se rapprocher des travaux de Matthieu Guidère pour des explications plus approfondies et techniques (Cf. Cahiers de la Sécurité et de la Justice, revue de l’INHESJ n°30 p 71-83). Je ne souhaite pas rebondir sur ces éléments mais plutôt sur une mécanique d’ordre plus macro et donc générale.

 

2.2 Selon les disciplines.

La déradicalisation est d’abord un processus psychologique notamment quand elle reste cantonnée à l’individu. Elle peut devenir un processus lié à la psychologie sociale lorsqu’elle s’attaque à un groupe (prison), voire sociologique lorsqu’elle est pensée dans un cadre plus large et plus grand. Les professionnels et décideurs doivent déjà saisir cet aspect “disciplinaire”. Ce qui est valable en psychologie (disons à l’échelle du fonctionnement d’un individu) n’est pas forcément valable en sociologie et les mécanismes cognitifs ne sont pas les mêmes non plus. Le fonctionnement psychologique et/ou cognitif d’un homme ou d’une femme peut et/ou peuvent se trouver complètement modifié(s) au sein d’un mouvement collectif ou d’une foule par exemple.

 

  1. LE FONCTIONNEMENT SCHÉMATIQUE DE LA DÉRADICALISATION

Ensuite, la “déradicalisation” fonctionne sur un principe cognitif assez simple : l’échange. Schématiquement, lorsque le processus est impulsé par une structure (centre, institution, programme …) il s’agit « de faire échanger » un modèle de fonctionnement violent pour un autre socialement acceptable. L’échange ne peut se faire qu’à travers la notion de « récompense » ou d’intérêt. Dit d’une autre manière, pour que cet échange puisse se faire et être valable dans la durée, l’acteur doit être motivé et/ou convaincu de l’intérêt de l’abandon de son comportement répréhensible. De là, plusieurs configurations peuvent apparaître : l’individu volontaire pour suivre un tel programme ; l’individu « contraint » par une force coercitive (il faut davantage comprendre : « dÉradicalisation dans une structure coercitive comme la prison) ; ou encore l’individu contraint par une force coercitive légère (sans recours à la prison directement mais qui impose le suivi d’un programme de deradicalisation).

 

  1. ASPECT FONCTIONNEL

4.1 La déradicalisation selon quel(s) référentiel(s)

4.1.1 L’exemple de l’Arabie Saoudite

Dans certains pays musulmans comme l’Arabie Saoudite, la déradicalisation se fonde sur un référentiel le théologique, c’est à dire que le principe de base vise à réenseigner les “vrais” principes de l’islam aux acteurs violents ou “déviants”. Cet accompagnement s’effectue parfois dans des centres luxueux avec, en prime, des aides diverses (pour le mariage par exemple) afin d’une part de « renforcer » l’intériorisation de la conduite nouvelle par la récompense, mais aussi d’aider à la réinsertion sociale voire professionnelle. Le bénéfice envisagé est là : réapprendre à vivre selon les vrais préceptes de l’islam, dans une structure motivante, avec des aides à la réinsertion pour une vie dans les rails de l’acceptabilité sociale et religieuse. La perspective est aussi bien matérielle que spirituelle. Ce mode de déradicalisation, même s’il est critiquable est fonctionnel.

 

4.1.2 L’exemple de la France : l’absence de référentiel, l’absence de contrepartie

En revanche, et c’est là un des points importants de cet article, si l’on prend une perspective plus européenne (j’uniformise volontairement par soucis de simplification, le protocole est lui-même pluriel en Europe), le processus devient plus problématique. D’abord, le radicalisme (idéologie des pratiques extrêmes, excessives ou radicales) n’a pas de borne normative clairement identifiée.  C’est-à-dire que nous ne sommes pas capables d’expliquer vis-à-vis de quelle(s) référence(s) telle ou telle pratique peut être extrême ou radicale. Inversement et conséquemment, nous ne savons pas selon quel(s) référentiel(s) « deradicaliser ». Le faire à coup de « république » ou de « morale républicaine » ne veut strictement rien dire.

Ensuite, la “récompense” que nous évoquions plus haut est trop fragile voire inexistante. Dans les sociétés sécularisées (diminution voire absence d’influence religieuse), la promesse de l’au-delà n’est plus. La morale n’est plus vraiment religieuse. Paradis (récompense) et enfer (punition) ne peuvent plus être invoqués comme lorsqu’on « deradicalise » avec le théologique comme référentiel de base. Le modèle social actuel dominant réside dans le concept de consommation (ce qui implique l’idée en filigrane du bonheur par la consommation). Nos sociétés sont certes basées sur le travail, mais il ne s’agit schématiquement pas de travailler pour travailler. Il s’agit de travailler pour consommer avec, là encore en filigrane, non l’idée de consommer pour consommer ou pour survivre mais de consommer pour être heureux et s’épanouir. De ce fait, la seule récompense proposée réside souvent dans l’idée de la réinsertion sociale par la réinsertion professionnelle. Sauf que le problème est là : non seulement nombre d’individus tombés dans l’activisme violent ne se retrouvent justement plus dans ce modèle et ont tenté de le fuir, mais en plus la « récompense » ou la contrepartie proposée est improbable. Vouloir les y ramener est très hasardeux et méthodiquement curieux. Même si pour des raisons de méthodes je n’approuve pas entièrement les analyses qualitatives, nombre d’entres elles qui donnent la parole à certains acteurs violents au cours de recherches et de travaux, mettent en lumière des éléments parfois profonds de réflexion intellectuelle à propos des sociétés desquelles ils sont issus et du mode de vie en société (capitalisme dérégulé, injustices, isolement, individualisme croissant…).

 

4.1.3 La promesse de la récompense par l’incertitude, la férocité et la précarité du monde professionnel.

D’un point de vue sociologique, la récompense par la réhabilitation sociale et donc par la réinsertion professionnelle est improductive. Robert Castel à travers son ouvrage « Les métamorphoses de la question sociale : une chronique du salariat » mais surtout à travers son ouvrage « L’insécurité sociale : qu’est-ce qu’être protégé ? » », montre une société de plus en plus individualiste et dont les systèmes de protections étatiques liés au travail déclinent et se fragilisent. Les plus résistants à ces mutations sont les plus formés et ceux possédant les capitaux économiques les plus solides. À l’heure ou le travail se délocalise, il faut être capable de travailler aujourd’hui à Paris, demain à Montpellier puis Mulhouse et l’année d’après à Brest voire à Budapest sur des postes qui nécessitent parfois une très grande flexibilité que n’aura pas ou moins celui qui à été formé à un CAP chaudronnerie ou tourneur-fraiseur. Métiers par ailleurs en voie de disparition et pour lesquels l’éducation nationale continue d’en promouvoir les formations notamment dans des zones dites « difficiles » (on ne propose pas de « CAP chaussures » à la sortie des établissements scolaires fréquentés par les plus aisés). Dit autrement, c’est à ceux dont les capitaux économiques, culturels et sociaux sont les plus fragiles ou les moins valorisés à qui l’on propose des formations complètement en dehors des réalités actuelles (Cf les travaux de Laurent Alexandre). Or, ce sont des zones dans lesquelles l’activisme violent lié à un contexte islamique est conséquent. En outre, ce sont des zones qui sont déjà désertées par le monde professionnel et dont les taux de chômage sont parfois très significatifs. Promettre une misère que l’on a déjà connu pour inviter à abandonner son comportement violent risque d’être franchement improductif.

La raréfaction du travail mais aussi la précarisation qu’il implique de plus en plus (travailler toute sa vie dans la même entreprise est de moins en moins probable, augmentation du CDD dans les PME, remise en question progressive du CDI) ne peut constituer, dans le cadre d’un processus de “déradicalisation” une “récompense”. C’est surtout de l’incertitude qui s’ouvre à l’individu et un monde professionnel particulièrement féroce, compétitif et dont les règles du jeu ne sont pas toujours très égalitaires ou respectables (discriminations géographiques, sociales, raciales, religieuses, économiques…). La valeur sociale d’un individu se mesure aujourd’hui presque à son statut professionnel ainsi que nous le verrons quelques lignes plus loin. Gare à celui qui n’a pas d’activité professionnelle d’ailleurs… Il devient un assisté qu’il faut davantage encadrer, contrôler… L’individu est de plus en plus responsabilisé face à ses échecs et renvoyé vers lui-même dans une société de plus en plus anonyme. C’est d’ailleurs pour cela que les motivations isolationnistes de certains groupes religieux voire de groupes enclins à la violence cherchent presque toujours à « lowgrader » les modes de vie qui sont les leurs à travers des structures plus solidaires, moins anonymes et donc restreintes.

C’est pourquoi, pour en revenir à la déradicalisation, celle-ci ne peut en l’état actuel des choses, fonctionner durablement. On propose à l’individu précisément ce qu’il trouvait comme creux ou d’anomique. Le « détricotage » des solidarités professionnelles (CE, syndicats…), des structures historiques de reception des doléances des moins aisés (disparition du parti communiste…cf : Kosrokhavar « Radicalisation »), et des sécurités sociales assurées autrefois par le travail et qui pouvaient generer un effet de solidarité sécurisant et protecteur, peut venir accentuer cette sensation d’isolement et de solitude face au risque (de l’incertitude du lendemain, du chômage, de la misère sociale, relationnelle, economique…).

Plus généralement, renvoyer l’individu en quête de sens (certaines études montrent des profils d’activistes violents dont la quête de sens par rapport au soi, à la vie et l’existence, ont été des éléments clés et déterminants vers l’engagement armé ) vers un environnement agressif, peu rassurant, incertain voire amoral, dans une vie sociale anonyme et dont la valeur cardinale semble se centrer autour de l’argent, mérite qu’on repense très en profondeur et très sérieusement le concept de déradicalisation.  On pourrait trouver ces propos derniers sur l’argent caricaturaux voire excessifs mais de nombreuses expériences en psychologie sociale ont démontrés la « puissance du statut ».  Ces expériences montrent globalement des attitudes de soumission, de suivisme, d’atténuation, de tolérance voire aidantes lorsqu’une personne identifiée comme de « haut statut » (apparence vestimentaire très soignée, voiture luxueuse…) entre en jeu et sollicite activement ou passivement des acteurs. Les résultats sont moins favorables en cas d’apparence neutre et foncièrement défavorables en cas d’apparence négligée :

« Reliées entre elles, ces recherches semblent montrer que, dans de nombreuses circonstances, un haut statut a soit la propriété d’inhiber le comportement, soit la capacité d’entrainer une appréciation inexacte de la réalité (…). »

(GUÉGUEN Nicolas, Psychologie de la manipulation et de la soumission, Dunod, Paris, coll. « Psycho Sup, 2002, p 79.)

 

CONCLUSION

L’économie de la question qui vise à questionner les bornes de référence de la radicalité montre ici ces effets. Puisque nous ne nous questionnons pas sur elles, nous ne savons pas comment « deradicaliser » et avec quel instrument ni avec quelle mesure le faire. Déradicaliser en remplaçant le comportement violent avec quel « substitut » ? Quelle perspective d’espoir ou positive suggérer lorsque ce que nous proposons en « échange » du comportement violent n’est qu’incertitude et retour à l’invisibilité sociale ?

Quand bien même nous adopterions l’exemple de certains pays arabes, à savoir déradicaliser par la religion, c’est-à-dire démontrer grâce à l’intervention d’imams ou de théologiens que le chemin emprunté n’est pas le bon, la crédibilité de ces intervenants risquerait d’être mise à mal par les acteurs violents (« imams vendus », aux ordres de l’État…).

Qui plus est, le traitement et la gestion politique et médiatique de l’islam et/ou des questions islamiques (laïcité, loi sur l’interdiction de la dissimulation du visage, débat sur « l’identité nationale », sur le halal, sur le voile ici et là, polygamie, repas à la cantine, longueur acceptable des jupes des musulmanes en milieu scolaire, des barbes pour les hommes…) sur ces 20 dernières années risquent de peser sur cette possibilité, tout comme le refus par de nombreux acteurs politiques de considérer la question des discriminations vis-à-vis des adeptes de la religion musulmane comme une problématique réelle. Ce sont autant d’éléments pouvant peser négativement, en plus de ceux fonctionnels que nous venons de voir, sur l’élaboration d’une stratégie opérante et durable pour tenter de faire abandonner aux acteurs violents les comportements qui sont les leurs.

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Compte-rendu rapide de mon intervention au colloque international de l’université de Lorraine

Voici une rapide synthèse de mon intervention au colloque international de l’Université de Lorraine en date du 5 et 6 avril 2017 sur le thème: Radicalité(s), radicalisme(s), radicalisation(s) et violence(s).

Le temps de parole était fixé à 30 minutes, par conséquent il a fallu aller à l’essentiel rapidement.

J’ai voulu mettre en lumière l’utilisation, chez les principaux producteurs de discours (médias, politiques, opinion collective, sciences), d’une terminologie non adaptée pour traiter les questions liées au radicalisme et à la radicalisation en lien avec l’islam en France.

Par la même occasion, en seconde partie, j’ai voulu exposer le fait que l’utilisation de cette terminologie non adaptée pouvait générer des biais fondamentaux dans les analyses en “sous-exprimant” la notion d’identité (nous) et donc la manière dont nous construisons la radicalité; tout en “sur-exprimant” la notion d’altérité (eux) considérée excessivement comme exogène.

1) La terminologie

J’expose 3 types d’insuffisances terminologiques:

  • Terminologie sans consensus définitionnel

Ici les termes n’ont pas de sens précis ni fixe. Islamiste, radicalisme, extrémisme, fondamentalisme et d’autres termes couramment utilisés sont en réalité flous et avec des définitions extrêmement subjectives. Exemple, islamiste peut désigner un partisan de “l’islam politique” (au passage qu’est ce que l’islam politique?) tout comme il peut désigner tout ce qu’il y a de répréhensible ou d’inadmissible aux yeux de l’utilisateur du terme vis à vis du fait musulman.

De la même manière, “radical” est tout aussi ambiguë. D’un côté il pourrait désigner l’idée de “retour à la racine” donc comprenez: relatif aux fondements de l’islam; d’un autre coté il pourrait renvoyer plutôt à des pratiques radicales donc excessives ou extrêmes. Quoi qu’il en soit, dans la majeure partie des cas, non seulement les utilisateurs ne précisent jamais sous quel sens il faudrait comprendre l’utilisation qu’ils font du terme et en plus le récepteur n’en fait généralement pas non plus la demande. La notion est faussement évidente. Il y a là un flou non négligeable.

En outre, le radical comme “retour à la racine”, terme exclusivement péjoratif, laisse présupposer un islam foncièrement négatif ou violent, ce qui pose des problèmes évident de neutralité axiologique (neutralité des idées et du chercheur). Le radical comme posture excessive ou extrême quant à lui ne fait jamais mention des repères de la normalité, de la norme et des seuils d’acceptabilité: rien n’est jamais excessif face à rien mais toujours par rapport à quelque chose. Ici quelle est cette “chose”?

  • Terminologie réduite à une ponctuation.

Les termes sans définition ni substance mais fortement teintés de subjectivisme n’agissent pas comme des intermédiaires vers des concepts clairs mais comme des intermédiaires vers des impressions. Il en ressort une terminologie qui donne une orientation à la phrase (orientation toujours négative) sans pour autant lui donner de sens. Par exemple, évoquer un islamiste est déjà négatif. Mais évoquer un islamiste radical salafiste fondamentaliste extrémiste intégriste djihadiste, cela semble définitivement pire même si tout cela ne veut finalement strictement rien dire. Les termes agissent simplement comme une ponctuation renforçant les impressions.

  • Terminologie exclusivement accusatrice.

La construction des termes ou ses utilisations mettent à mal les postures de neutralité à travers un positionnement presque évolutionniste.

Le terme “islamiste” semble renvoyer vers quelque chose de négatif. Pour autant, nous n’entendons jamais parler de “juifiste”, de “judéiste” ou de “christianiste”. La construction du terme n’est valable que pour l’islam.

Idem pour le “djihadisme” qui donne l’illusion d’une violence spécifique à l’islam et qui coupe le phénomène d’une réalité ou d’une mécanique plus générale, “rattachable” à des mouvements globaux ou historiques en lien avec la politique, la géopolitique, l’histoire etc. Pourquoi ne pas parler d’activisme violent par exemple, terme qui serait valable également pour d’autres mouvement (régionalisme, séparatisme etc) au lieu de créer un terme qui positionne les débats autour de l’islam, alors que la religion est une donnée faussement centrale?

2) Sous expression de la radicalité, sur expression de l’altérité.

Rapidement, j’ai voulu mettre en lumière le fait que l’utilisation de cette terminologie avait pour résultat:

  • d’occulter la notion de radicalité en lui donnant une perspective naturelle et essentielle alors qu’en réalité c’est le fruit d’une construction. La terminologie vient neutraliser l’aspect social, sociétal de l’activisme violent en France avec tout ce qui peut graviter autour.
  • En outre, cette terminologie renforce l’idée illusoire d’une altérité antagoniste foncièrement exogène (le radical vient forcement d’ailleurs, de l’étranger). Nous nous concentrons sur l’autre en évacuant l’idée que cet “autre” vient, dans bien des cas, de nous (Merah, Coulibaly, Kouachi…)

La tentation de l’explication exotique pour expliquer la radicalisation religieuse liée à l’islam en France

LA TENTATION DE L’EXPLICATION EXOTIQUE

L’opinion, les médias, les politiques et les chercheurs semblent perpétuellement décontenancés par le phénomène de la radicalisation violente lorsqu’elle est liée à l’islam tant le phénomène semble dynamique et mouvant, presque insaisissable, changeant toujours de forme et ne cessant jamais de surprendre.
Si le phénomène semble nous prendre de court et avoir un temps d’avance, c’est en partie parce que les analyses et les conceptions qu’elles soient scientifiques, politiques et/ou médiatiques tendent à isoler excessivement les individus concernés par le phénomène de la radicalisation violente. Il en ressort un fonctionnement biaisé et une explication souvent exotique pour tenter d’appréhender le phénomène.
Je voudrais donc pour ma part, me focaliser sur ces deux aspects de la recherche qui me semblent importants:
• l’isolation excessive
• L’explication exotique

 

L’ISOLATION EXCESSIVE
Cette isolation, nécessaire il est vrai dans certaines opérations analytiques pour mieux étudier les discours par exemple ou les perceptions d’un groupe d’individus, doit en revanche veiller à réintégrer les éléments isolés aux « milieux d’origine » qui sont les leurs.

Par isolation, il faut comprendre : étape qui vise à “arracher” l’objet à étudier de son milieu pour mieux pouvoir l’examiner en profondeur.
L’étude de la radicalisation violente en France à souvent tendance à oublier cette étape. Il en résulte à la fin de l’opération, un groupe d’activistes violents comme groupe déviant, considéré quasiment comme auto-constitué, existant par et pour lui-même, d’origine naturelle avec un fonctionnement autonome. C’est littéralement oublier que c’est le chercheur qui à produit cela.
Dans de nombreux cas, du moins au sein de l’hexagone, les activistes violents sont français. En tant que sociologue, la nationalité m’importe peu. Ce sont en revanche les processus de socialisation qui sont vraiment importants: il y a des « échanges » entre les individus et la sphère sociale et cela dans les deux sens, qu’on le veuille ou non. Ces échanges participent à la « socialisation primaire » et « secondaire » (processus d’acquisition des règles de vie en société ou en collectivité par la famille et les institutions) donc à la formation du sujet et à une partie de sa perception et conception du monde.

En ce qui concerne les « radicaux », on retrouve ces mêmes échanges et ces mêmes communications avec la sphère sociale. Les acteurs violents sont peut-être pour certains isolationnistes mais ne sont pas isolés. Ca n’est pas la même chose. Les « radicaux » ne sortent pas du sol et ne naissent pas violents sauf cas pathologiques.
Cette réalité du rapport à la société saute aux yeux lorsque l’on étudie les discours des activistes violents (dans mon cas je me suis focalisé sur les revues en ligne éditées par Daesh). Les références à un monde occidental devenu décadent, dérégulé et injuste (déstructuration de repères foncièrement stables comme les rôles au sein de la famille ou entre les sexes, dérives liés au capitalisme, injustices sociales, discriminations, anomie…) y prennent une place presque centrale. On retrouve même à certains passages, des références à certains philosophes des Lumières. Vouloir considérer les activistes violents comme séparés, isolés de la sphère sociale est une posture indéfendable.
Les constituer en groupes séparés de la société c’est prendre en outre le risque de l’essentialisme (posture qui vise à attribuer à certains facteurs pourtant acquis, des raisons « génétiques », naturelles ou évidentes).

L’EXPLICATION EXOTIQUE

Elle semble résulter de deux éléments:

  •  du biais induit par l’isolation excessive
  •  d’une volonté de distanciation entre les acteurs violents ou le phénomène, et nous-mêmes.

Ainsi que nous venons de le voir, l’isolation excessive produit une situation qui ne reflète pas un fonctionnement réel voire « normal ». Par normal j’entends: « probable », ou « qui va se retrouver dans une grande partie des cas ». L’improbable, l’accidentel, le spécifique, le particulier dans une enquête, quelle qu’elle soit, n’est selon moi, jamais à privilégier de prime abord.
Malheureusement, c’est trop souvent le cas concernant la radicalisation violente liée à l’islam en France. En effet, de par cette isolation excessive qui renvoie à des fonctionnements illusoires mentionnés plus haut, la tentation est grande de vouloir chercher des explications originales ou des pistes inédites. Ainsi, dans l’esprit de beaucoup, l’étude du phénomène en question ne peut avoir la même « trame » ou la même mécanique que d’autres phénomènes pourtant similaires. Je pense par exemple aux nombreux cas de violence liés à des organisations politiques ou idéologiques en Europe au sein de l’histoire (nationalismes, régionalismes, mouvements révolutionnaires…). L’activisme armé lié à l’islam n’a pas le monopole de la violence dans cette région du globe. Au contraire il est même très récent. Aussi, le radicalisme violent lié à l’islam n’est que trop modestement envisagé sous des angles « normaux » (patriotisme, nationalisme, « idéologisme »…). Quelle différence mécanique entre un « je suis prêt à mourir pour mon pays » et un « je suis prêt à mourir pour l’Etat islamique ou le califat »?
Alors viennent les explications particulières, les plus exotiques. Peu s’en faut pour que l’on appelle à la rescousse le zoologue…

De manière sous-jacente, il y a, en outre, cette volonté de distanciation avec le « terroriste islamiste ». Il ne peut pas être des nôtres. Il ne peut pas être issu de nos sociétés. Le terme « barbare » si souvent utilisé renvoie bien à cette idée d’éloignement, de distance. Le barbare c’est l’étranger. Aussi, tentation est grande de ne voir aucun mécanisme connu, donc humain, régir les acteurs violents en lien avec l’islam même s’ils sont nés en France. Lorsque c’est le cas, soit la cause du sang vient trouver une raison qui va servir à repousser (“ils ne sont pas français de souche“) soit l’islam va servir de cause exogène à l’explication de la violence.
Là encore, il  s’agit de trouver des explications spécifiques qui, non seulement mettent la société hors de cause, mais surtout qui nous éloignent le plus possible des acteurs violents.
Pourtant, il est facile de faire des parallèles avec d’autres mouvements ou organisations que l’Occident a pu connaitre dans l’histoire. Pour ne prendre qu’un seul cas, il est à mon sens très simple de mettre en lien le phénomène hippie et les individus (européens) qui rejoignent Daesh même si cela peut prêter à sourire. Mécaniquement, le procédé est très similaire. Les premiers étaient en quête d’une société nouvelle, aux solidarités fortes et au contrôle social faible. En filigrane, il y avait l’idée de se rapprocher d’un idéal tant sociétal qu’individuel, dans le but de trouver ou de retrouver une nature humaine saine et idéale désormais entravée et pervertie par l’individualisme, le patriotisme, les motifs économiques, le travail etc. On retrouvait une forme de “bricolage” de la pensée bouddhiste, védique ou plus largement extrême-orientale au sein des conceptions du mouvement en question.
Ceux qui rejoignent l’organisation terroriste quant à eux rêvent également d’une société nouvelle, aux solidarités fortes, au contrôle social en revanche très resserré, avec l’idée de retrouver là aussi un monde pur, actuellement perverti par les hommes et les sociétés. Ici aussi, on retrouve un “bricolage” de la religion islamique qui débouche sur une forme de syncrétisme.
Certes, les premiers sont profondément pacifistes face aux seconds, mais le schéma est très similaire dans son fonctionnement. Les travaux de Mircéa Eliade sont, au passage, très intéressants quant à cette idée d’un monde pur à ses origines, se dégradant peu à peu jusqu’à sa destruction avant de retourner à un état de pureté originelle dans un fonctionnement cyclique et répété.

 

CONCLUSION
Bien sûr, notre difficulté à comprendre le phénomène de l’activisme violent lié à l’islam ne peut être réduite aux 2 causes mentionnées dans ce court article. Les facteurs s’inscrivent dans une perspective plus large mais ces deux points ici développés doivent inviter à méditer sur la charge émotionnelle et symbolique que revêt la problématique tant pour la société que le sujet (chercheur, lecteur…) et qui va avoir un impact non négligeable sur ce dernier.
Les explications les plus « particulières » doivent en outre inviter à la prudence (du moins en ce qui concerne les sciences humaines). En effet, aucun être vivant ne sélectionne par défaut le chemin le plus compliqué. Le choix se dirige avant tout vers la facilité.


Radicalisme et radicalisation en France et en Europe: des erreurs analytiques importantes.

La question du radicalisme et de la radicalisation est dans tous les esprits depuis plusieurs années. Elle agite les sphères politiques, médiatiques, collectives et scientifiques. Elle est une sorte de catalyseur qui génère de nombreux discours. Certains travaux sont réellement intéressants et entament des analyses rigoureuses ( F. Khosrokhavar 1, R. Liogier 2  pour citer les plus récents)  d’autres sont complètement farfelus, partiels et/ou partiaux (E. Zemmour, M. Onfray,  M. Boutih et son rapport récent 3 …) et ne visent dans la plupart des cas qu’ un succès commercial ou pire ils sont le fruit d’incompétences souvent cumulées.
A travers cet article, je souhaite pointer du doigt certaines insuffisances, erreurs et des biais analytiques cruciaux qui nuisent à la réflexion et qui vont bloquer très en amont la prise en compte, l’observation et l’analyse du problème que ce soit au sein des travaux scientifiques ou non.

  • Un travail de déconstruction inexistant: pas d’analyse sémantique ni conceptuelle.

On ne rencontre que peu de travaux de déconstruction du radicalisme donc du concept de radicalité qui se place pourtant en amont.
Cette posture qui vise d’abord à interroger la radicalité est primordiale. Pourquoi? Parce que avant de définir le radicalisme et la manière dont on se radicalise (et toutes les questions qui vont avec: ou? quand? pourquoi…), il faut d’abord prendre conscience, observer, interroger et comprendre les bornes normatives qui permettent l’évaluation de telles ou telles pratiques comme étant “extrêmes” ou non. Or dans la majeure partie des travaux en sciences humaines et dans les débats qu’ils soient médiatiques ou politiques, tout se passe comme si ce qui serait radical serait évident. Tellement évident qu’on ne juge jamais nécessaire de revenir dessus. C’est une grossière erreur.
En définitive, il n’y a pas de posture qui viserait à interroger les bornes normatives de la notion de radicalité qui, je le rappelle, évoque quelque chose qui serait excessif. Lorsque nous évoquons le RADICALisme ou encore l’EXTREMisme, à quelle(s) norme(s) de référence faisons nous appel? Tout ce qui est excessif l’est forcement par rapport à quelque chose. Si je dis: “c’est trop loin” cela sous entend: par rapport à, au regard de. Par exemple trop loin par rapport au temps que j’ai devant moi, trop loin par rapport à mes capacités etc. Si l’on retourne sur le problème qui nous intéresse, par rapport à quoi un élément peut-il être définit comme étant radical ou extreme? Par rapport aux références islamiques elles mêmes? Je doute que les savoirs collectifs, politiques ou médiatiques les maitrisent à ce point et les considèrent comme une norme. Par rapport au juridique? Non, puisque nous sommes capables de changer la loi pour faire entrer dans l’illégalité certaines pratiques (surtout musulmanes d’ailleurs) qui étaient jusqu’à là permises. Ainsi en 2004 la loi sur l’interdiction des signes religieux ostensibles à l’école venait interdire ce que la loi jusqu’alors permettait (à savoir, le port du voile à l’école).  Et qu’entend t-on d’ailleurs par “radical”? Certains évoquent “une posture qui retourne aux racines“, d’autres “quelque chose de trop, d’excessif“. Il faut absolument reprendre toute cette terminologie floue et volatile.

Déconstruire la notion de radicalité c’est commencer par s’interroger soi-même. C’est mettre en lumière les notions d’identité (nous), d’altérité (eux) et d’ipséité (moi).

  • La création d’une altérité  fantasmée.

Cette absence d’interrogation sur la terminologie et les concepts entraîne la création d’une altérité artificielle, antagoniste et souvent extérieure ou dit autrement, la création d’un autre que nous, au potentiel de culpabilité infini. En effet puisque nous éliminons consciemment ou non, la phase qui vise à d’abord nous questionner sur nous même, il devient plus simple d’accuser l’autre et de focaliser les crispations sur lui. La création de cette altérité imaginaire est une erreur qui fausse d’emblée le reste de la réflexion.

  • Une terminologie floue reprise sans complexe.

L’absence d’interrogation sémantique dans les travaux et les débats génère et entretient les ambiguïtés: tout se passe comme si des mots tels que islamiste, islamisme, salafiste, salafisme, radicalisme, extrémisme, fondamentalisme et tous les autres néologismes (islamo-fascisme…) seraient tellement évidents qu’il n’y aurait guère besoin de les définir. Or c’est précisément le contraire: ces mots n’ont aucune évidence définitionnelle et même aucune définition réelle.
Les discours deviennent pathologiques du fait d’une absence de définition commune. X et Y vont discuter en utilisant des termes clés qui auront peut être pour l’un comme pour l’autre comme pour Z simple auditeur, des significations différentes sans que personne n’en soit conscient.

  • La dictature du présent ou l’impossible ontogenèse.

Autre insuffisance: le fait social (le radicalisme, la radicalisation…) n’est analysé que sous l’angle à partir duquel il se présente ou qu’à partir de la manière dont on le présente.
C’est là encore une erreur pourtant tellement visible. Il n’ y a que peu de travaux de (re)mise en contexte ou de comparaison et donc aucun recul. Il faut absolument faire un travail d’ontogenèse (mot compliqué qui signifie simplement: étudier le développement de quelque chose, de ses origines et causes possibles) du problème en question qui va permettre de le saisir dans ses développements, dans ses contextes, dans ses milieux, dans ses origines et dans ses mutations. Agir en partant du problème tel qu’il est à l’instant “T” ou tel qu’il est présenté, c’est se laisser guider par l’émotionnel et la facilité. C’est aussi se laisser imposer des obstacles inutiles.

  • L’islam comme point de départ: l’erreur de la facilité.

De fil en aiguille, ces biais vont faire en sorte que c’est de l’islam dont on va partir pour penser le problème du “radicalisme” et de la “radicalisation”. C’est à nouveau une erreur. C’est encore une manière de designer l’autre comme responsable et point de départ mais aussi, d’exprimer son peu de goût pour la réflexion.
Étant donné que nous nous sommes épargnés un travail d’interrogation de la notion même de radicalité avant de se pencher sur le radicalisme, étant donné que nous sous sommes épargnés une réflexion sur nous même, puis sur les termes que nous utilisons et les réalités auxquelles ils revoient, puis, étant donné que nous méditons un phénomène sous le ronronnement tant de la paresse que de l’autosatisfaction qui nous empêchent un regard global le moins aliéné possible, il devient donc presque logique de déboucher sur cette nouvelle  erreur. Qui plus est, c’est une erreur qui rassure car elle nous conforte dans le fait que le problème réside bien chez l’autre et pas chez nous ou en nous. En outre, il est plus agreable et facile  “d’accuser” un élément déjà construit et tout fait.
Entendons-nous bien, questionner l’islam quant à ses impacts dans le problème qui nous intéresse n’est pas blâmable. Au contraire, c’est interroger une hypothèse. En revanche, il est plutôt aisé de comprendre qu’en science comme dans la vie en général, la quête “du secret” donc d’une certaine manière, de la vérité ultime qui résiderait en un endroit bien précis (dont facilement identifiable et immuable), est une chimère. La quête du secret, c’est surtout l’incarnation de la paresse, de l’étroitesse intellectuelle et cognitive et surtout, une atrophie des sens qui ne permet pas de comprendre que la vie est un éternel mélange tant de complexité que de simplicité, je ne dis pas simplisme, qui se combinent mais qui ne sont jamais seuls. La quête du secret, c’est ne pas avoir compris cela. Partir de l’islam pour expliquer les dérives et contradictions humaines c’est vouloir s’épargner les efforts de la réflexion et designer une chose toute faite.
En réalité partir de l’islam c’est éviter de partir de nous même et toute la procédure décrite ici va dans ce sens.
Partir de l’islam c’est expliquer que tel verset du Coran au contenu violent, relatif bien souvent à des passages que l’esprit médiocre et paresseux n’aura pas compris car s’épargnant l’effort de la maîtrise des disciplines (droit musulman, théologie, histoire, anthropologie…),implantera chez tous les musulmans de la planète, le germe de la violence. Partir de l’islam pour expliquer le radicalisme c’est ne pas comprendre que quelle que soit l’injonction ou le conseil, jamais celui-ci, quel qu’il soit, ne sera interprété et compris de la même manière par tous les récepteurs. C’est ne pas avoir compris que l’homogénéité des lectures et des comportements n’existe pas.

  • L’absence de posture introspective

L’absence de posture introspective, c’est ne pas voir que les individus mis en question (radicaux) ne sont pas exogènes vis à vis de nos sociétés mais sont issus d’elles. Elles ne sont pas le fruit de l’islam. Lorsque l’on évoque les affaires du voile ou relatives à la laïcité, on entend souvent que les personnes concernées doivent s’intégrer ou retourner dans les pays qui sont les leurs, sauf que nous parlons de français, nés en France. Il ne s’agit pas de touristes ou d’étranger.
C’est aussi ne pas voir que notre propre système occidental, moderne, post-moderne, post-industriel capitaliste, hyper-moderne, appelons le comme il nous siéra,  est à lui même, sans avoir besoin de l’islam, générateur de violence, d’injustice ou d’inégalité.
Le système du bonheur par la consommation est à bout de souffle. Un système qui encourage le “je” sans “l’autre”, l’absurdité du bonheur par la possession si possible compulsive et la contradiction de la liberté par l’aliénation du travail comme vecteur d’émancipation ne peut évoluer sans generer d’aberrations. D’ailleurs, l’existence de ce que je nomme “des constantes sociales” (il existe aussi des constantes psychologiques que je n’évoque pas ici) chez les individus se radicalisant sous l’image de l’islam (jeunes, souvent issus de la classe pauvre ou moyenne basse, capacité de consommation faible ou réduite à son maximum, issus de l’immigration…) accrédite l’idée d’une “agression du social” et de dérives dans les comportements (délinquance, violence…) liés à elle et qui précédent l’adhésion des individus à l’islam.

Prenons les romans de Zola, par exemple. Ils décrivent remarquablement les débuts et dérives d’une société capitaliste, nouvellement industrielle et certains méfaits qui l’accompagnent: exploitation, misère, violence, drame, déchéance,  soulèvement, rébellion… Ces conditions se sont transformées aujourd’hui. Elles n’ont plus les mêmes formes ni les mêmes impacts directs fort heureusement, mais il serait illusoire et bien naïf de croire que ces impacts auraient disparus. Cependant, dans les romans de Zola, est-ce l’islam qui fut à la source des violences?
D’une manière identique, même si les individus que nous souhaitons étudier actuellement se réclament subitement et souvent tardivement de l’islam, peut-on raisonnablement croire que les comportements socialement déviants qui sont les leurs (trafics, drogue, délinquance, violence…) sont le fruit de l’islam? L’islam est une variable qui arrive tardivement et qui sert de moyen de substitution à quelque chose de défaillant. Voir l’islam comme l’élément premier c’est être incapable de prendre de la hauteur et d’avoir une vision à long terme qui dépasserait 5 minutes.

CONCLUSION

Il est impératif de parer aux insuffisances et biais analytiques évoqués, non de par un ordre ou une méthode particulière, là n’est pas mon souhait, mais simplement par une prise de conscience dans un premier temps. Le reste suivra. Je ne promeut ni voie, ni méthode car ne crois ni en l’une ni en l’autre.
Je doute bien souvent de ce qu’il m’est amené à constater de par l’aspect évident de ce qui se porte à mes yeux ou mon esprit. Mais finalement, peu importe l’évidence. Si je la constate, je l’interroge quand même et s’il y a une quelconque insuffisance, je tente d’y répondre avec les moyens qui sont les miens.
La question du radicalisme est une question complexe qui ne peut trouver de développement cohérent sans posture introspective et surtout pas en concentrant son regard suspicieux sur l’autre. Elle doit aussi interroger nos savoirs, nos concepts et notre terminologie. L’homme vit par le groupe qui préexiste à lui. Sans lui, il ne peut survivre. Il le nourrit, l’habille, lui enseigne. De là, il se crée forcement des relations d’interdépendance multiples. C’est le propre des relations humaines. Si je veux interroger un quelconque problème relatif à l’homme, j’interroge tous ses éléments: moi, nous, eux. Interroger “nous” sans “eux” est impossible, “eux” sans “nous” également et “moi” sans “nous” ni “eux” encore moins.

  1. KHOSROKHAVAR Farhad, radicalisation, 2014 et le jihadisme, 2015.
  2. LIOGIER Raphaël, Le mythe de l’islamisation. Essai sur une obsession collective, 2012; Le complexe de Suez. Le vrai déclin français (et du continent européen), 2015.
  3. BOUTIH Malek, Génération radicale.

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