islam

Une ethique de la consommation en islam

Rebondissant sur un article questionnant l’aspect halal ou non du végétarisme en islam, je décide de rediriger la question et me penche sur la question d’une consommation éthique musulmane ou islamique

A travers les lunettes journalistiques et ou politiques, la question de l’éthique de la consommation en islam se dénature et se simplifie à l’extrême. Résultat : elle est souvent réduite pour le grand public à la seule question dichotomique du halal ou haram.
Pour les musulmans eux même la question n’est dans bien des cas pas maîtrisée . Nous nous retrouvons au final avec un choix binaire (halal ou haram/ licite ou illicite) complètement vidé de sa substance et de ses significations. A titre d’exemple, dans l’esprit de beaucoup, musulmans ou non, pour qu’une viande soit halal, celle-ci ne doit pas être porcine et doit être égorgée. La réalité juridique, théologique et éthique est en réalité tout autre, plus profonde, plus complexe.

Pour redonner à la question de la consommation sa dimension réelle, il convient de prendre de la distance et surtout de laisser de coté toute considération journalistique et ou politique.
Réduire la question d’une éthique de la consommation en islam au halal/haram, autorisé/interdit c’est passer à coté de toute explication conceptuelle qui permette de saisir en profondeur les explications réelles.

Nous tenterons dans un développement simple et accessible, de montrer la manière dont l’islam invite l’individu  à penser l’éthique, à une foi qui appelle la réflexion. Pour cela, nous évoquerons dans un premier temps la manière les sociétés peuvent considérer le monde et la nature suivant la typologie de l’ethnologue Philippe DESCOLA. Dans un second temps nous verrons où se place l’islam au sein de cette classification puis nous verrons quel rapport l’islam entretient  avec le principe actuel de consommation.

La vision de la nature dans les sociétés occidentales

La question écologique à depuis un moment déjà pénétré la sphère de la consommation. Au delà du « bio » très en vogue de nos jours, des habitudes de consommation périphériques plus ou moins élaborées existent. Du simple végétarien, au végétalien en passant par les adeptes du « uniquement cru », d’autres ne s’alimentent que par des jus de légumes. Citons également les fameux régimes « detox » très à la mode. Tous ont un socle commun : la prise en compte de l’environnement qu’il soit écologique ou “egotique”, qui inclut le corps comme environnement de l’esprit, du “je”.
La problématique écologique dans le monde occidental est en définitive assez récente. Elle naît de la prise de conscience des dégradations de la sphère environnementale du fait des activités humaines.
L’environnement est alors considérée comme une ressource, comme bien consommable.
Cette vision du monde est à rapprocher d’une vision dite «
 naturaliste » développée par P. DESCOLA.
Dans son ouvrage
Par delà nature et culture, l’auteur propose une théorie dans laquelle il explique que le monde peut-être observé et considéré de 4 manières différentes :

-animiste
-naturaliste
-analogique
-totémique

Dans une vision naturaliste, le monde est inanimé. Il est vivant certes mais il n ‘a aucune intentionnalité, aucune intériorité :

« (…) une discontinuité des intériorités et une continuité des physicalités, […] les lois universelles de la matière et de la vie servant au naturalisme de paradigme pour conceptualiser la place et le rôle dévolus à la diversité des expressions culturelles de l’humanité ».

En d’autres termes, il y a une continuité des « physicalités » c’est à dire des procédés biologiques, mécaniques, physiologiques communs entre les hommes et le reste de la nature, mais qu’il y à discontinuité des « intériorités » c’est à dire que l’homme est différent de tous les autres êtres vivants. Lui seul possède une âme, une conscience et lui seul peut-exprimer cette intériorité. La nature n’est que le conglomérat de mécanismes physico-chimiques.
D’une certaine manière, la prise de conscience écologique a comme moteur principal l’anthropocentrisme : la “santé” de la planète n’a aucune importance, ce qu’il faut c’est la protéger pour que l’homme, différent et supérieur puisse survivre.

La vision de la nature dans l’islam

La vision islamique diffère très nettement du naturalisme de DESCOLA. Elle se rapproche plus d’une vision dite « animiste ».
Ainsi, la nature tout comme l’homme, possède une intériorité c’est à dire que les éléments de la nature pensent, communiquent, agissent, ont une conscience et même un sens moral qu’il s’agisse du ciel, de la terre, d’une montagne, d’un arbre, d’un cailloux, d’un animal, de la mer, des planètes…. Le monde humain, animal, végétal ne présente aucune différence. Pour
DESCOLA il y à « une continuité des intériorités et des physicalités. »

Le Coran exprime des similitudes sur l’organisation du monde animal par rapport à l’homme :

« Nulle bête rampant sur terre, nul oiseau volant de ses ailes, qui ne vive en société à l’instar de vous-mêmes. Et Nous n’avons rien omis dans le Livre éternel. Puis c’est vers leur Seigneur qu’ils feront tous retour»

A de nombreuses reprises, le Coran évoque des similitudes entre l’homme et l’environnement.
L’islam met également en lumière des possibilités de communication inter-espèces et intra-especes sur un mode aussi élaboré que celui des hommes.
La conception islamique du monde naturel tant animal que végétal ne marque aucun trait de séparation vis à vis de l’homme. Dans un hadith, un chameau se plaint de sa condition auprès du prophète qui passait prés de lui :
L’imam Ahmed rapporte que ‘Abd Allah ibn Ja’far a dit :

« Un jour, l’Envoyé d’Allah me fit monter en croupe et me tient des propos que je ne devais divulguer à personne. Quand l’Envoyé d’Allah allait faire ses besoins, il se dissimulait derrière un monticule ou dans une palmeraie. Un jour, il entra dans une palmeraie appartenant à un Auxiliaire Médinois quand soudain un chameau vint à lui en blatérant et en pleurant. L’Envoyé d’Allah lui flatta la bosse et l’encolure et le chameau se calma. « Qui est le propriétaire de ce chameau ? » demanda le Prophète. Un jeune Médinois dit : « Ce chameau m’appartient, ô Envoyé d’Allah ! – Ne crains-tu pas Allah dans ton comportement avec cet animal qu’Allah a mis en ta possession ? » lui demanda l’Envoyé d’Allah. « Il s’est plaint à moi en me disant que tu l’affamais et que tu l’épuisais. »

Ce hadith met en lumière une conscience animale, une capacité de prise de conscience de soi, des autres et surtout la manifestation et l’existence d’émotions semblables à celles des hommes.

Dans un autre hadith, c’est un palmier qui ressent des émotions et de la tristesse face à une situation particulière :

« Le prophète avait l’habitude de faire son sermon sur le tronc d’un palmier. Un jour ses compagnons avaient décidé de lui construire une estrade pour faire ses discours. La première fois ou le prophète l’utilisa, ce dernier et ses compagnons entendirent des plaintes et des pleurs qui venaient du palmier, lequel se plaignit que le prophète ne l’utilisait plus. Il posa alors ses mains sur le tronc qui se tut et se calma. »

Ce hadith souligne l’existence la capacité d’analyse d’une situation de la part du végétal (le prophète se servait de moi, désormais il ne le fait plus) et l’expression d’émotions identiques à celles des hommes.

Mentionnons enfin l’histoire du prophète Joseph (dans la tradition islamique) abandonné par ses frères dans un puits et prétendument dévoré par un loup selon eux.
Le père de Joseph s’en alla trouver le loup et s’entretint avec lui. Le loup expliqua n’y être pour rien et explique avoir vu la scène alors qu’il allait rendre visite à un vieil ami qu’il n’avait pas vu depuis longtemps.
Ce que cette dernière histoire révèle, c’est que cet animal possède un système de relation social aussi développé que l’être humain avec des subtilités qui ne sont pas le propre de l’homme tel qu’un positionnement sur une échelle temporelle par exemple (rendre visite à un ami qu’il n’a pas vu depuis longtemps).

L’homme dans la conception islamique du monde n’est en rien un élément central. La seule différence entre lui et les autres éléments de la création et donc de la nature réside dans le fait que tous se sont soumis automatiquement et volontairement à l’ordre de dieu échappant ainsi au salut ou à la damnation. Seul l’homme à fait le choix de la liberté d’adhesion ou non aux commandements divins, se retrouvant ainsi responsable de sa propre destinée future, de son salut ou de sa damnation. Pour synthétiser : la nature s’est d’emblée constituée soumise à dieu alors que l’humain a fait le choix de l’être ou non avec les conséquences fâcheuses ou heureuses qui en découleront :

« Nous avions proposé aux cieux, à la terre et aux montagnes la responsabilité. Ils ont refusé de la porter et en ont eu peur, alors que l’homme s’en est chargé; car il est très injuste [envers lui-même] et très ignorant. » (Sourate 33, verset 72).

La nature est rendue facile pour l’homme. Dieu la lui a assujettis pour plus de facilité de vie et afin qui reconnaisse plus facilement les signes divins :

« Allah, c’est Lui qui vous a assujetti la mer, afin que les vaisseaux y voguent, par Son ordre, et que vous alliez en quête de Sa grâce afin que vous soyez reconnaissants.
Et Il vous a assujetti tout ce qui est dans les cieux et sur la terre, le tout venant de Lui. Il y a là des signes pour des gens qui réfléchissent
» (Sourate 45, verset 12 et 13).

Néanmoins, cela ne signifie pas qu’il puisse agir de manière légère ou irraisonnée vis à vis d’elle. Dans un hadith dit « quodsi » dieu dit :

« Oh fils d’ Adam, mes anges te suivent jour et nuits pour écrire ce que tu dis et ce que tu fais de peu ou d’énorme. Le ciel témoignera alors de ce qu’il a vu de toi, la terre de ce que tu as fais sur son sol. Le soleil, la lune et les étoiles de ce que tu dis et de ce que tu fais (…) »

Dans un autre de ces hadith, la terre adresse une mise en garde à l’homme :

« (…) Ô fils d’Adam. Tu marches sur mon dos et ton retour est vers mon ventre. Tu pèches sur mon dos et tu seras torturé dans mon ventre (…) aussi, restaure moi et ne me détruis pas. »

La nature questionnera l’homme sur ces agissements et lui demandera des comptes.
Comme le souligne
T. RAMADAN dans sa biographie sur le prophète Mohamed, l’écologie prônée par l’islam est moins une écologie pilotée par l’urgence et la nécessité mais elle est plus une écologie basée sur le respect de la création dans un monde ou tous les éléments dépendent les uns des autres.

Vers une remise en question des méthodes de consommation ?

Le musulman est donc est invité à se montrer respectueux de la nature laquelle pourra se retourner contre lui comme dans le hadith ci-dessus.
Mais dans nos sociétés d’abondance pour citer
P. CLASTRES, comment se positionner face à une exploitation de la nature poussée à son maximum, à outrance, au delà même des besoins, dans une optique capitaliste coupée justement de toute dimension éthique et au détriment d’un équilibre naturel ?
A titre d’exemple, comment se positionner sur la question de la consommation de viande dans le cadre islamique étant donné les méthodes actuelles d’exploitation et d’abattage ?
Nous l’avons vu précédemment, la consommation en islam est soumise à une position statutaire : une denrée est soit licite (halal) soit illicite (haram). Mais au delà d’une position de statut, il existe des conditions préalables qui sont souvent ignorées.
Pour qu’une viande soit halal, il ne suffit pas qu’elle soit égorgée et qu’elle ne soit pas d’origine porcine. Il ne faut pas faire attendre la bête selon un hadith donc une parole du prophète. La question du transport peut donc se poser ici.
La bête ne doit pas voir la lame du couteau. Elle ne doit pas voir l’abattage d’autres animaux. Elle ne doit pas non plus être mise à mort à l’endroit où une autre bête à été tuée avant elle.
La question de l’abattage industrielle se pose plus que franchement ici. Allons même plus loin en disant que les règles et conditions d’abattage en islam sont incompatibles avec les méthodes industrielles utilisées actuellement. Dit encore autrement, les fausses problématiques soulevées par les politiques et les médias concernant la viande halal en France ou en Europe sont sans objet étant donné que la viande halal en Europe n’existe pas !
Ce type de questionnement peut s’étendre plus globalement à d’autres sphères. Prenons par exemple la consommation d’œufs. Le questionnement précédant sur le sujet de la consommation carnée peut aussi se transposer sur la question de la consommation d’œuf : quelles sont les conditions d’élevages des volailles, de production d’œufs ?
Là aussi, des problèmes apparaissent. Une poule ne voit jamais la lumière du jour, ne peut se déplacer ni même battre des ailes, condamnée à vivre sur une surface pas plus grande qu’une feuille A4.
D’un point de vue theologico-juridique, alors que la consommation d’œufs est d’ordinaire halal, celui-ci devient impropre à la consommation et peut basculer vers un statut d’interdit.
On peut continuer à déborder sur les méthodes de production de lait, sur l’élevage industriel de poisson et ainsi de suite.

Le principe du bonheur par la consommation prônée par le capitalisme de nos sociétés post-industrielles, a été rendu possible par la démolition de la pensée religieuse en occident depuis la révolution industrielle. Dans son ouvrage “la société de consommation“,  J. BAUDRILLARD évoque la consommation comme “proprement l’ équivalent du salut”.

La vision islamique du salut ou même du bonheur passe par un lien avec le divin et une certaine distance face aux bien matériels même si elle ne condamne pas la richesse et la possession. La contradiction de ces 2 modes de pensée suggère des voies de pensée et des modes d’action complètement différents et donc une éthique et une consommation différentes. La consommation ne peut se faire les yeux bandés, les oreilles bouchés et l’esprit indifférent face à l’environnement définitivement vivant et doté de droits.

Des comportements nouveaux

Fort de ce constat, toute la nécessité d’un questionnement éthique en islam en matière de consommation apparaît et se légitimise. Des alternatives sont possibles et peuvent se mettre en place. Certains refusent de consommer de la viande et tendent vers le végétarisme. Cette pratique n’est en rien interdite par la religion à partir du moment ou le positionnement reste honnête c’est à dire dès lors que l’individu ne déclare pas la consommation de viande contraire à la religion ; autrement dit, tant que l’individu comprend que le culte autorise la liberté de consommer ou non de la viande dans des conditions adaptées.
La question du « bio » est également digne d’intérêt et peut s’avérer être une aire de retournement valable pour nombre de musulmans, l’envie étant de consommer mieux, en étant plus en phase avec sa religion et son environnement.

On va retrouver également des engagements auprès de la cause animale mais aussi des questionnements quant à la consommation de viande selon les méthodes d’abattages légales (abattoirs), certains préférant alors sacrifier l’animal de manière plus digne et moins cruelle en le mettant à mort au sein même de la ferme ou l’animal est vendu se mettant du même coup en position de contrevenant à la loi qui interdit ces pratiques. Il est loin le temps du cliché du musulman égorgeant son mouton dans la baignoire.

Les questionnements vont aujourd’hui au delà et s’étendent même au monde de la finance avec l’apparition de banques islamiques censées répondre aux exigences juridiques de l’islam  et dont l’aspect éthique n’est pas à négliger (interdiction de l’intérêt, pas de transaction ni donc de bénéfice avec des secteurs comme celui de l’armement etc). Le concept ne séduit d’ailleurs pas que des musulmans. Cela dit les réalités qui entourent le développement de cette “finance islamique” sont moins glorieuses qu’il n’apparaît et l’aspect purement business n’est pas à négliger comme le souligne à nouveau T. RAMADAN dans son ouvrage que nous évoquerons plus loin. Mais il convient d’abandonner les polémiques médiatiques et politiques qui ne voudraient voir dans ce mouvement qu’un vulgaire repli communautaire.
Il est donc intéressant de souligner une adaptabilité du consommateur musulman face à une rigidité supposée des principes qui sont les siens.

Une meilleur lecture et une analyse contextuelle plus pertinente

La lecture littéraliste des textes en islam n’est en réalité pas un courant majoritaire. Elle est souvent confondue avec une ignorance des textes et une ignorance des contextes interprétatifs bien réels en islam. C’est cette ignorance qui empêche au final tout raisonnement, tout exercice de la pensée qui puisse permettre à la fois à nombre de croyant de prendre conscience du monde qui nous entoure mais aussi de résoudre les problèmes qui accompagnent cette évolution du monde à l’image de ce hadith ou le prophète Mohamed questionne un de ses compagnons afin s’assurer de ses compétences juridiques et de ses capacités d’adaptation en tant que futur juge au Yémen.
Le prophète lui demande comment va t-il juger ? Le compagnon en question explique qu’il jugera selon le Coran et la sunnah (traditions prothétiques). Puis le prophète Mohamed lui demande : « 
Et si tu n’y trouves rien » ?. Alors le futur juge répond qu’il fera en fonction de sa sincérité et de ses facultés d’adaptation pour coller aux maximum aux préceptes des enseignements islamiques.
Ce hadith suffit à lui seul pour délégitimer toute lecture litteraliste ou toute vision trop englobante des textes ou tout serait écrit et ou donc, tout effort interprétatif et intellectuel seraient inutile. Cette question a fait l’objet d’un ouvrage riche et complexe de l’universitaire et islamologue
T. RAMADAN : L’islam, la reforme radicale. L’ouvrage propose une approche nouvelle et analytique du droit islamique vis à vis des évolutions sociales et scientifiques en vue d’un questionnement éthique et théologique nouveau.

Conclusion

La conception animiste du monde et de la nature en islam dynamise et bouscule les angles d’approche des questions islamiques notamment sur des questions environnementales.
Nous pouvons à loisir observer ici que la volonté de considérer les conceptions islamiques du monde en une simple liste d’interdits et de permissions est une conception trop sclérosée mais aussi trop simpliste. Cette critique devrait attirer l’attention du musulman trop catégorique ou rigide dans ses prises de position mais aussi celle du chercheur, du politique, du journaliste ou du simple observateur.
Quoi qu’il en soit, encore un fois, l’abandon des perspectives journalistiques ou médiatiques permet l’émergence de questions plus profondes, plus riches et permet la mise en perspective de problématiques passionnantes, moins passionnées et plus axées sur les réalités de vie que sur des positionnements obligés, qui poussent à la binarisation, au simplisme et aux jugements de valeur. C’est d’ailleurs lorsque l’on se détache du jugement de valeur que la réflexion peut apparaître et la pensée se libérer.

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