“Complotisme”​ et “fake news”​ chez les médias : des concepts dénaturés et abusifs.

“Complotisme”​ et “fake news”​ chez les médias : des concepts dénaturés et abusifs.

Les notions de “Théorie du complot” et de “fake news” sont, de nos jours, omniprésentes. C’est parce qu’elles se sont répandues qu’ elles doivent être, aujourd’hui, révisées. 

Deux raisons à cela : 

  • D’une part, parce que la notion de théorie du complot ne renvoie plus tellement à un mode de penser, qu’à un mode de disqualification.
  • D’autre part, parce que la notion de fake news dénoncée par les medias mainstream est illusoire dans le sens ou le fonctionnement médiatique produit naturellement de la fausse information en exposant des parties (faits divers) plutôt que des totalités (faits sociaux).

Dans les deux cas, des problématiques diverses découlent de ces constats. Elles peuvent être juridiques, philosophiques, sociologiques, etc. C’est ce que nous allons aborder.

Le complotisme : un mode de disqualification plutôt qu’un mode de réflexion.

La notion de théorie du complot est assez bien décrite en sociologie même si nombre de réflexions demeurent critiquables. Pour être schématique, le complotisme serait un système explicatif de pensées, souvent simple (monolithique) et englobant (qui explique tout), qui répond à un événement ou un phénomène souvent plurifactoriel (politique, économique, sanitaire…). Les théories qui en découlent suggèrent souvent des intentions dissimulées, mais la particularité de ce mode de réflexion, c’est que l’explication se suffit à elle-même en ce sens qu’elle balaye toute notion de complexité, ou plutôt qu’elle prétend y répondre par un argument central et unique.

La référence au “complotisme” ou “conspirationnisme” connait un succès important depuis ces dernières années. Succès qui a fait passer ces concepts des sciences humaines vers le sens commun.

Il s’effectue au cours de ce transfère, une perte de substance ou de valeur informative : le mot se dénature et ses caractéristiques se diluent dans l’usage. Plus précisément, “le complotisme” ne vise plus tellement à qualifier des discours, mais à disqualifier des discours. Parler de complot n’équivaut plus à décrire et comprendre une théorie qui en porterait les différentes caractéristiques, mais équivaudrait à dire : “Votre théorie est fausse, et votre réflexion est aussi médiocre que déviante.”

Cette perte de valeur définitionnelle et ce remaniement moral constituent une simplification de la pensée qui s’avère être problématique.

En effet, la menace de disqualification d’un argumentaire perçu comme “complotiste”, suggère en fin de compte, de devoir penser des événements (politiques, économiques, sociaux, historiques…) comme toujours et obligatoirement « transparents », honnêtes, et dénués d’intentions particulières.

En tant que sociologue, je m’inquiète par exemple de plus en plus d’une menace de disqualification de la sociologie de la domination. Cela risque d’être de plus en plus difficile de penser la notion de classes, de défense d’intérêt de classe, et la notion même de domination de groupes sur d’autres.

Enfin, plus qu’une simplification de la pensée, c’est une modération de la réflexion par un acteur médiatique qui se veut régulateur auto-désigné.

Le parallèle paradoxal : “complotistes” et médias accusateurs présentent des caracteristiques symétriques.

D’un point de vue descriptif, lorsque l’on scrute les usages qui sont faits des accusations de complotisme, on observe un feed-back parallèle et paradoxal qui se forme : là ou les adeptes des théories complotistes sont considérés comme des esprits médiocres et retors, on retrouve en définitive chez les accusateurs, une symétrie : les pensées sont lissées, simplifiées et teintées d’une forme de naïveté : si l’accusation de complotisme est péjorative, c’est parce que l’idée même de complot est impensable, irrecevable, et donc que cela ne peut exister. Pourtant que penser des charges et des motifs évoqués par l’administration américaine pour justifier la seconde guerre du Golfe en 2003 ? Ou encore des incidents du golfe de Tonkin en 1964 dont l’instrumentalisation par les USA a pu servir de prétexte à une action militaire au Viêt Nam ? Ces événements ne sont pas folkloriques. Ils ont abouti à la mort de millions de personnes.

Si la mobilisation de la notion de conspirationnisme révèle un lissage et une simplification de la pensée en disqualifiant la notion de complot ou de machination, cette vision bienveillante en revanche ne s’applique pas à tous : islam et banlieues n’en bénéficient pas. C’est là un point d’incohérence qu’il semble nécessaire de relever.

C’est ainsi que dans nombre de discours politiques et médiatiques, les banlieues seraient massivement gérées par des caïds, trafiquants de drogue, dont le projet ultime et uniformisé, approuvé par un nombre considérable de la population locale, serait moins de générer de la richesse que de faire reculer la “République” et de se substituer à elle à travers la création de zones de non-droit ou s’exprimerait le crime et les coutumes des populations locales.

Quant à l’islam, on retrouve un schéma similaire. Les frères musulmans, les islamistes, les salafistes, les intégristes, les fondamentalistes, les djihadistes et les wahhabites de France et d’ailleurs, se retrouveraient finalement dans un projet commun de conquête des quartiers, dans le but d’islamiser la France et de faire plier les “valeurs de la République” en faisant installer notamment la charia. Parfois même, dealers et musulmans s’associeraient pour faire triompher ce projet lugubre et caché.

La notion de “fake news” : quand les médias créent naturellement des fausses informations.

La notion de “fake news” (tout comme celle de complotisme) se trouve elle aussi intensément critiquée et combattue par le pôle médiatique. Mais, là encore, on retrouve une situation de lutte quasi-monopolisée à travers une mission de régulation. Cette situation de monopole tend à faire de la sphère médiatique non seulement une autorité, mais aussi une autorité légitime. C’est-à-dire que la sphère médiatique tend à se positionner comme seul détenteur de la vérité validée. Ce positionnement est problématique car le fonctionnement médiatique crée naturellement de la fausse information. 

En effet, on peut considérer les “fake news” selon 3 échelles d’intensité :

  • Les fake news de haute intensité
  • Les fake news de moyenne intensité
  • Les fake news de basse intensité 

Les “fake news” de haute intensité

Les “fake news” de haute intensité peuvent correspondre à un mensonge délibéré. Ce sont les fake news “classiques”. 

On a souvent tendance à penser que les “fake news” sont extra-médiatiques. Pourtant, ce n’est pas forcement le cas. Les “fake news” peuvent tout à fait provenir des médias mainstream à travers ce que certains appellent parfois le “bidonnage”. Il s’agit de “reportages” basés sur des situations ouvertement mensongères ou imaginaires avec soit de faux intervenants (victimes ou témoins fictifs par exemple), soit de faux évènements (Exemple : la fausse interview de Castro par Regis Faucon et Patrick Poivre d’Arvor en 1991). À ne pas confondre toutefois avec l’empressement des médias à se saisir d’affaires qui se sont révélées fausses (Exemple : la fausse agression du RER D en 2004).

Les “fake news” de basse et de moyenne intensité

Les fausses informations de basse et de moyenne intensité peuvent correspondre à un effet pervers (effet non souhaité) de la pratique journalistique. En effet, en choisissant ce que l’on va montrer en fonction du potentiel de rendement de l’information (vols, viols, meurtres, violences, scandales…), et des contraintes de temps et d’espace (un journal ne peut pas faire 1000 pages, et un journal télé ne dépasse pas 30 minutes), on opère forcement une sélection. Des choses sont exposées et d’autres non. Cela participe forcement à une modification de “la réalité” et de la perception de la réalité, ou encore de son interprétation.

Par exemple, en parlant régulièrement des violences et des agression du quotidien, les médias peuvent donner l’impression qu’elles sont en augmentation alors qu’au niveau des statistiques, elles peuvent s’avérer être en baisse.

En montrant des parties (fait divers) plutôt que des totalités (faits sociaux) comme le feraient des sociologues ou des historiens par exemple, la perception des événements se trouve altérée. C’est la différence entre l’opinion, très journalistique dans son origine, et le savoir plutôt de tendance scientifique.

Autre exemple de “fake news” de moyenne et basse intensité, l’emprunt de techniques cinématographiques pour la fabrication de reportages. Les angles de prise de vue, les voix trafiquées, les investigations en camera cachée, les petites musiques de fond inquiétantes ou anxiogènes, les visages floutés, tout cela contribue à modifier la “réalité” ou la nature même de ce qui est montré. Parfois même, des scènes sont répétées, rejouées, relancées à la demande des équipes de tournages à des individus qui sont loin de saisir les raisons de ces requêtes.

CONCLUSION

Les notions de “complotisme” et de “fake news” ne peuvent plus être exploitées en l’état. L’expression de theorie(s) alternative(s) plutôt que de théorie du complot par exemple me semble plus adaptée même si elle n’est pas sans critique. Ce qui importe en définitive, ce n’est pas tant de trouver un terme, que de mettre le doigt sur des dysfonctionnements sur lesquels il faut raisonner et discuter.

Les medias génèrent une situation problématique en modérant et en balisant d’un point de vue normatif les discours touchant des thématiques diverses. Ce balisage et cette modération aboutissent à une régulation de la pensée qui n’a pas lieu d’être et qui se trouve abusive : le complotisme n’est plus un type de pensées avec des structures et des configurations particulières, mais une disqualification médiatique du discours.

Quant aux “fake news”, nous avons vu que le pôle médiatique ne peut pas constituer une autorité de régulation et de correction étant donné que la pratique journalistique des médias de masse génère nativement des informations dénaturées, partielles voire partiales.

EL BAHAR Redwane

Redwane El Bahar

Doctorant en sociologie, je mène une thèse intitulée : "radicalité, radicalisme et radicalisation en lien avec un contexte islamique en France.

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