La lutte contre l’antisémitisme est-elle un outil politique?

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Avec ce que l’on pourrait appeler “l’affaire Bardella”, la question de l’antisémitisme emerge une nouvelle fois.
Si la lutte contre l’antisémitisme est une nécessité qui n’est évidemment pas à discuter, il convient de s’interroger sur certains de ses aspects, notamment son usage en tant que “brevet de respectabilité”.
Loin d’incarner le sommet d’un combat universel contre toutes les formes de racisme, elle est paradoxalement utilisée par certains acteurs politiques pour faire montre de vertu face à un racisme compris comme ultime, tout en légitimant d’autres exclusions.

Comment expliquer ce phénomène ?

Un antiracisme procédural et ritualisé

Condamner l’antisémitisme est devenu le test de conformité par excellence du débat public. La condamnation de l’antisémitisme est une excellente chose en soi, mais le problème survient lorsque cet acte devient d’une part une caution morale, et que paradoxalement, il permet d’autre part la stigmatisation d’autres groupes. C’est ce qui est problématique. La lutte contre l’antisémitisme n’est pas, ici, le fruit d’une évolution générale de la pensée vers plus de noblesse humaine, mais elle est davantage une procédure cloisonnée et ritualisée qui considère la discrimination d’un groupe spécifique comme intolérable. Il n’y a pas eu de transférabilité vertueuse sur les autres groupes ou autres acteurs.

Une judéophilie d’eviction et la logique civilisationnelle

L’évolution du Rassemblement National est le cas d’école de cette dynamique. Le passage d’un antisémitisme historique à une judéophilie affichée n’est pas qu’un outil de dédiabolisation. Il s’inscrit aussi dans un réalignement idéologique opportuniste, à savoir la défense d’un bloc “judéo-chrétien” face à un ennemi désigné, l’Islam, ses fidèles trop visibles, voire les populations qui y sont sensibles (Arabes, Français issus de l’immigration…). Bloc judéo-chretien dont la composante judaïque relève d’une construction extrêmement récente et soudaine (Bessis, 2025)1
La fascination d’une partie de l’extrême droite pour l’État d’Israël relève d’ailleurs souvent de cette même logique d’admiration pour un modèle ethno-national fort, perçu comme un rempart face au monde arabo-musulman et qui lui est hostile.

Une hiérarchisation des intolérances

Le résultat sociologique de cette instrumentalisation voit émerger des racismes tolérés, voire banalisés ou “vertueux” (Guénif, 2006)2 tant qu’ils ne sont pas antisémites. L’islamophobie et le racisme anti-arabe, pour ne citer qu’eux, s’engouffrent dans cet angle mort.
L’acceptation d’une minorité n’est plus fondée sur un universalisme humaniste, mais sur une alliance de circonstance. Le Juif3 et le juif4 cessent d’être la figure de l’altérité à exclure pour devenir un outil conceptuel servant finalement pour certains à stigmatiser l’Arabe ou le Musulman.

Tolérer la haine d’un groupe sous prétexte qu’on en défend un autre traduit une contradiction structurelle qui nécessite d’être interrogée.

  1. Bessis, Sophie. La civilisation judéo-chrétienne : Anatomie d’une imposture. Paris : Les Liens qui libèrent, 2025. ↩︎
  2. Nacira Guénif-Souilamas, « La Française voilée, la beurette, le garçon arabe et le musulman laïc : les figures assignées du racisme vertueux », dans La République mise à nu par son immigration, dir. Nacira Guénif-Souilamas. Paris : La Fabrique, 2006. ↩︎
  3. Juif avec la majuscule renvoie à la dimension ethnique. ↩︎
  4. “juif” sans la majuscule renvoie à la dimension religieuse. ↩︎

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